Le temps de la Grande Guerre à la lecture de journaux de Besançon (1)

Ce bilan a été publié sur memoirevive.besancon.fr le 3 novembre 2018 (lien sur le titre suivant)
        Cinq ans de lecture de trois éditions bisontines (nov.1913 – nov 1918)

Commencée en novembre 2013, cette immersion dans la presse locale d’il y a cent ans trouve son aboutissement avec la fin de la Grande Guerre. Le Petit Comtois, journal le plus utilisé, a été le premier mis en ligne sur memoirevive. besancon.fr. Cette lecture s’est enrichie de deux autres éditions bisontines : l’Éclair Comtois et la Dépêche Républicaine de Franche-Comté. Quelques éditions de journaux nationaux et suisses ont aussi été utilisées.

Les années 1913-1918 [1]  recouvrant l’immédiat avant-guerre et la guerre elle-même, le conflit et sa préparation,  nourrissent la plupart des billets et ont fait l’objet du projet initial; mais ils portent aussi sur la vie locale, Besançon, Doubs et Franche-Comté. Le contenu suit l’actualité de l’époque et ne néglige pas l’insolite ou l’événementiel remarquables. Plusieurs bilans ont été établis : l’un après 6 mois de lecture (juin 2014) un autre après un an (novembre 2014) et le dernier le 28 novembre 2016. Cet essai consiste donc à confronter les données journalistiques aux connaissances historiques, décrypter ce passé au vu du présent.

[1] Le Petit Comtois a été lu sur toute la période. L’Éclair Comtois  ne l’a été qu’à partir de la date de sa mise en ligne en janvier 2015. La Dépêche Républicaine a fait l’objet d’une lecture plus lacunaire d’autant qu’elle n’a été accessible sur memoirevive.besancon.fr qu’en 2016.


L’immédiat avant-guerre
(de novembre 1913 à juillet 1914). Les journaux de Besançon, comme toute presse généraliste, ouvrent sur tous les sujets. La politique prime, nationale et locale et ces quotidiens nourrissent leurs différences avec leur parti-pris militant et virulent. Il s’agit bien de journaux d’opinion, très engagés pour le Petit Comtois et l’Éclair Comtois.
On peut y lire nombre d’articles ou informations sur  l’économie, le sport, l’école et  la culture, les spectacles de toute nature et sur des sujets de société comme le vote des femmes ou, presque anachronique, la maltraitance animale qu’un rédacteur comme Jules BLUZET introduit dans le Petit Comtois dès le 21 décembre 1913.
L’humour plein d’ironie,  ou sous d’autres formes, ne manque pas, alors qu’il disparaît largement pour 4 ans à partir du mois de juillet 1914, sinon quand il s’agit de moquer l’ennemi. Les questions financières ou économiques comme l’intérêt pour le tourisme en Franche-Comté sont bien présentes.

Les inquiétudes sur les faiblesses du pays en cas de conflit ramènent souvent à la démographie et rejoignent la politique internationale sur les tensions directement à l’origine de la Grande Guerre.

Le goût pour la chose militaire et ses enjeux se lit dans le Petit Comtois ; Besançon est ville de garnison. Ainsi, le supplément illustré du Petit Comtois publie-t-il un feuilleton comique se rapportant à la vie militaire des conscrits : Pivoine avec sa chambrée

–  La guerre. Après la mobilisation dans la panique, elle occupe l’essentiel des unes, billets, chroniques et entrefilets, de juillet 1914 à novembre 1918. Besançon, par sa fonction militaire est ville  de recrutement, intégrée à la zone des armées, proche du front alsacien-vosgien, mais à l’arrière.
Dans la presse, la guerre est perçue concrètement avec la réduction du nombre de pages des quotidiens (2 au lieu de 4) en raison de la pénurie de papier. On vérifie également l’effet de l’inflation généralisée avec le doublement du prix des journaux en 1917 après des décennies de stabilité.

  Comptes-rendus officiels, censure et autocensure imprègnent ces journaux comme tous les autres. Mais, les années passant, la liberté de ton retrouve sa place tant qu’elle n’implique pas l’action et l’autorité militaires. La guerre elle-même finit par être décrite avec réalisme après 1914. Les conditions de vie dans les tranchées, les rats, la boue, la peur et le carnage que représentent assauts, mines et bombardements … Même l’Éclair Comtois, habituellement frileux pour décrire la vérité des combats, ose le faire quand c’est l’ennemi qui en souffre le plus. Le traitement des faits militaires diffère d’un journal à l’autre, révélant les opinions des rédactions.
Soucieuse du local, du régional, cette presse informe souvent sur le sort des voisins d’Alsace et de Suisse. À propos d’un risque d’invasion allemande par ce pays, les trois journaux prennent diverses positions, alarmistes pour la Dépêche, plus clairvoyantes pour l’Éclair Comtois et le Petit Comtois.
Les articles faisant le bilan de la situation géopolitique et militaire sont nombreux, souvent d’esprit nationaliste. Les meilleurs sont dans la Dépêche Républicaine tel que ce bilan de l’année 1917, tout de modération et de nuances, sans parti pris excessif contre l’ennemi. Cet autre bilan de situation vaut pour le début de la 5e année de guerre. La plupart font ressortir les différences d’opinion de ces journaux, ainsi à l’issue de la première année de guerre.

Aucun espace concerné par le conflit n’est négligé : la guerre sur mer, les fronts russes, balkaniques, orientaux. Tout lecteur a bien conscience que la guerre est mondiale et totale, qu’elle est industrielle en France et chez les alliés  comme elle l’est aussi chez les ennemis et surtout en Allemagne.

La géographie des fronts finit par être familière aux lecteurs assidus par les analyses précises ou par les comptes-rendus officiels systématiquement placés en une, parfois accompagnés d’une carte – l’Éclair Comtois y veille plus souvent que le Petit Comtois – mais la réalité est souvent dissimulée par la propagande.

Les morts et les blessés. Angoissante préoccupation des familles qui ont toutes un (ou des) fils, un mari, un frère, un oncle, un parent ou un ami, un voisin ou simplement une connaissance sous les drapeaux et au front. L’annonce des décès des combattants fait d’abord défaut au début du conflit. On sait les mois d’août et septembre 1914 les plus meurtriers, mais les autorités militaires et politiques censurent la publication de listes dans les grandes villes mais les tolèrent pour des communes modestes à partir de la fin 1915.
Il faut attendre plus d’un mois pour trouver l’annonce d’un mort à Besançon (natif d’Amancey), Palmyr, Uldéric, Alexis CORDIER, le 5 septembre 1914.  Et on ne trouve des noms de soldats tués que fin novembre 1914 et le 15 décembre on peut lire les patronymes de Bisontins, plus de cinq mois après le début des hostilités. Le 16 décembre, le journal signale la mort d’un vétéran de 63 ans, Eugène Delattre, à l’hôpital de Besançon.

A partir de 1915, les avis de décès de soldats de toute la Franche-Comté, morts pour la France ou non, remplissent les journaux locaux. Le Petit Comtois (5e colonne de la page 2) honore ses employés promus ou tombés au champ d’honneur.
Alors que l’Éclair Comtois valorise les prêtres blessés, tués ou cités, le Petit Comtois accorde de la place aux instituteurs. Le combat laïc et clérical se niche aussi dans les morts de la guerre ; chaque journal veut ses martyrs.

Besançon fut un important centre hospitalier et les journaux en témoignent dès 1914.  L’hôpital temporaire n°4, de la Butte accueille alors de nombreux blessés ou malades et l’hôpital civil pâtit de la priorité accordée aux militaires. La ville connaissait bien la guerre totale avec l’investissement de sociétés comme l’Union des femmes de France. Parmi toutes les annexes, l’hôpital auxiliaire n°102 (ci-dessus) occupait les bâtiments de l’Ecole Normale d’Institutrices au 6, rue de la Citadelle. Il offrit une centaine de lits du 10 août 1914 au 12 décembre 1918.

Les attaques aériennes. Besançon n’en souffrit pas autant que Belfort ou, encore plus, Paris et Londres… mais celles-ci ne furent pas absentes des préoccupations locales et ce, dès 1915. Les Bisontins avaient pu se réjouir des vols spectaculaires et audacieux des pionniers de l’aviation dès avant guerre et ils comprirent, au moins pour 1914-1915, que ces appareils encore lents, à faible rayon d’action et inaptes à transporter une importante charge de bombes, ne pouvaient pas détruire leur ville.

Mais ils durent quand même vivre avec les alertes, vraies ou fausses, régulières à partir de novembre 1915. Ils s’habituèrent, à partir de février 1918 à entendre la sirène, chaque jour vers 11 heures, faire des tests de bon fonctionnement ;  sirène prévue dès 1916, installée seulement en 1917 et dont la presse locale ne cessa de se moquer tant sa mise au point fut laborieuse. Il fallut la leçon des terribles bombardements sur Paris à partir de celui du 31 janvier 1918 pour que la municipalité en fasse un instrument fiable pour l’alerte.

Sur une trentaine de survols signalés par la presse, avec ou sans bombardement, il en est un qui marqua les esprits, celui du 10 octobre 1916. La seule année 1918 connut 6 fausses alertes et 8 survols avec action de défense. Pour un bilan pour toute la guerre, lire la suite… 

Censure, désinformation et propagande abondent dans la presse locale autant (sinon plus) que dans la presse nationale et celle-ci s’autocensure. C’est pourquoi les unes des journaux locaux contiennent toujours les communiqués officiels, seuls à être admis sans risque de coupes.

À Besançon, le Petit Comtois, partisan du pouvoir en place, paraissait plus à l’abri de ces « coups de ciseaux » ; en fait, il n’en fut rien et des articles entiers, à la une, disparurent sous le coup de la censure. Jules BLUZET, chroniqueur régulier, passionné et vitupérant en fut souvent victime. Le journal usait aussi de désinformation et de propagande, même s’il le faisait avec plus de retenue et d’habileté que l’Éclair Comtois. Chronologiquement, l’Éclair Comtois fut le premier touché.  Sur les sujets politiques, ce journal, hostile au gouvernement, n’avait aucune chance de trouver grâce auprès des censeurs de la préfecture. Mais, partisan de l’autoritarisme, il ne protestait pas. 

Des articles entiers, à la une, disparurent sous le coup de la censure. Jules BLUZET, chroniqueur régulier, passionné et vitupérant en fut souvent victime dans le Petit Comtois, malgré son opinion favorable à la République et aux pouvoirs en place.

La propagande allait bon train et aucun des trois journaux n’y renonçait, surtout pas le supplément illustré du Petit Comtois. Durant la guerre, les illustrations, absentes du quotidien Petit Comtois, existent en partie dans les deux autres journaux.
La désinformation, censée éviter la baisse du moral de la population, sévit à propos de l’ennemi et aussi lors de la révolution russe.

Les journaux de tranchées ne sont pas ignorés par la presse locale qui leur fait parfois référence pour leur réalisme et leur humour, ainsi l’Écho des Marmites.

La censure politique recule lors de la dernière année de guerre. Clemenceau, homme de presse redevenu président du Conseil, y tenait et les journaux en bénéficièrent.

À suivre sur le billet du 14 janvier 2019…

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