ZITA

Une fois n’est pas coutume, ce billet ne s’appuie pas sur la presse locale de Besançon au début du XXème siècle, mais sur un roman. Le récit se place en 1922 aussi, à une année près, il y a unité de temps avec les billets actuels du blog.

 Roman de 240 pages, ZITA, par Olivier HERCEND, est paru au début de 2021 chez Albin Michel.
Les critiques sont unanimes sur un point : le jeune auteur a du talent pour décrire les sensations éprouvées au volant d’une voiture de course de cette époque et pour imaginer un récit aussi original. 

Il m’a séduit également par ces lignes qui restituent prodigieusement ce que l’on pouvait éprouver à la conduite d’une voiture puissante, mais mal suspendue, mal chaussée, très bruyante, éclaboussant le pilote lui-même de gouttelettes d’huile, le couvrant de poussière (la pilote en l’occurrence). Si la vitesse n’atteignait pas celle des voitures sportives d’aujourd’hui, le manque d’assistance de sécurité et l’état des routes n’en poussaient pas moins les conducteurs aux limites de l’adhérence de ces engins dans une conduite dangereuse.

Zita est une jeune italienne de Lombardie, fille de simples aubergistes, dans une société masculine traditionnelle, catholique, après la première guerre mondiale. Son avenir semble tracé, au service du notaire local revenu amputé des deux jambes de ce terrible conflit, et dans l’aide  de ses parents à l’auberge. Mais le notaire avait la passion de la course automobile avant guerre et il maintient sa voiture de compétition en état en employant un jeune mécanicien, Emiliano. L’un et l’autre découvrent le talent de pilote de Zita et le notaire persuade ses parents de la laisser concourir à des épreuves.

On peut voir dans cette figure féminine un symbole d’émancipation. Heureusement, Hercend ne cède pas vraiment à cette tentation et si Zita échappe à sa condition ce n’est que par des instants de griserie et non par une libération réelle. L’auteur montre la réalité de la condition de la jeune femme, forcée puis dominée par son amant Emiliano, le mécanicien du bolide, écartée par les fascistes qui ne peuvent concevoir qu’une fille conduise mieux qu’un garçon et, de plus, gagne des courses. Sa mère, consciente des difficultés qu’elle va affronter en se déplaçant avec un homme qui n’est pas son mari, mais qui devient son amant, ne la soutient pas dans son rêve de pilote de course. Son père, aimant fait d’abord preuve de la même opposition, mais espérant peut-être profiter des succès de son rejeton, la laisse quitter la maison pour sa tournée de courses automobiles. Il faut dire que son mentor est le notaire du village et que l’on ne résiste pas facilement à sa promesse de s’occuper de Zita.

Hercend aurait pu tomber dans la facilité en imitant la destinée de Maria Antonietta d’Avanzo (1889-1977), baronne, soutenue par son père puis par son mari et qui fut une pilote de course émérite durant les mêmes années (photo ci-dessous). Mais en prenant volontairement une fille d’un milieu plus que modeste, il permet de coller à la réalité de la condition des femmes en général dans l’Italie de l’après première guerre mondiale.

C’est pourquoi l’auteur peut faire tomber enceinte la célibataire Zita et la présenter comme perdue pendant un temps jusqu’à ce que, de retour chez elle, le notaire accepte de l’épouser et de reconnaître l’enfant, lui qui est impuissant depuis ses blessures de guerre, et ne peut avoir d’héritier par lui-même.

Happy end donc, mais inattendu car tout le long du parcours de Zita, sa misère et sa soumission ressortent et ne sont oubliées par l’héroïne que par la griserie de la vitesse et de la maîtrise d’un bolide. C’est pourquoi ce roman me ramène aux onze points du Manifeste du futurisme écrit par l’écrivain italien Filippo Marinetti en 1909. A-t-il inspiré Hercend ? Sa relecture m’en persuade, en particulier le point 4 :

« Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle: la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux, tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace » 

Ce manifeste a été justement relié aux idéaux fascistes. Le point 5 : « nous voulons chanter l’homme qui tient le volant, dont la tige idéale traverse la terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite » exprime la limite entre cette source d’inspiration possible et l’inévitable machisme qui soumet cette fille pourtant désireuse de s’émanciper par la course automobile. Le manifeste magnifie la domination du mâle, le roman Zita en montre la violence et la laideur.

Les peintres futuristes, comme Luigi Russolo, eurent les mêmes références. Comment ne pas penser aussi aux pages de Zita décrivant la vitesse en regardant Dynamisme de l’automobile peint en  1913.

Une œuvre littéraire habile, mêlant les aspects traditionnels d’une certaine société italienne du Nord aux soubresauts des changements : industrialisation accrue, place grandissante des sports mécaniques, changements politiques ici subtilement introduits avec la montée du fascisme.
Un plaisir de lecture garanti par l’originalité du sujet et les portraits de personnages liés, mais si différents.

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