Georges Trouillot, une compassion mesurée pour les Allemands.

Le Petit Comtois du 5 mars 1915

05_03_1915 Trouillot portraitRépublicain avant tout, proche des radicaux, élu député de 1889 à 1906 dans l’arrondissement de Lons-le-Saunier puis sénateur du Jura de 1906 à 1916, Georges Trouillot a également occupé, avant guerre, des postes ministériels aux colonies et à l’industrie et au commerce. Avant de lui donner la parole, il est bon de rappeler une part de son action méconnue.

Son oeuvre parlementaire eut une importance plus durable que son action ministérielle. Rapporteur de la loi sur les associations en 1901, il la défendit avec brio aux côtés de Waldeck-Rousseau, convaincu que l’engagement citoyen formait la base de la vie républicaine. De la même manière il fut un fervent défenseur de la laïcité.

05_03_1915 Trouillot livreSes discours sont regroupés dans un livre : Pour l’idée Laïque, publié en 1906 chez Fasquelle (Paris) et préfacé par Léon Bourgeois (source gallica Bnf). Il y montre comment la laïcité est nécessaire à la liberté et combien elle est conforme à la justice.

L’Église catholique était alors la force autoritaire qui souhaitait encore imposer ses dogmes ; aujourd’hui où certains tenants de l’Islam rêve de la même coercition sur les esprits et sur les comportements ; relire ces textes de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe ne peut que conforter dans l’adhésion à la laïcité actuellement. Lutter non pour atteindre la liberté des croyants, mais pour les empêcher d’imposer leur foi avec la contrainte et la force.


Dans le journal du 5 mars, Trouillot énonce toutes les douleurs, les drames et les efforts à supporter par ceux du front comme par ceux de l’arrière, mais aussi par les Français comme par les Allemands.05_03_1915 Trouillot 1 Et,  à propos des ennemis, s’il fait preuve d’une condamnation indiscutable, l’on ressent aussi une forme de compassion qui s’arrête là où il fixe les responsabilités allemandes dans le déclenchement du conflit.

  « Il est aux heures que nous traversons et parmi les souffrances qui naissent de la guerre, des douleurs auxquelles nulles autres ne peuvent être comparées. Ce sont celles des régions qu’a envahies l’ennemi. Ces douleurs, il est impossible de les mesurer, comme il est presque impossible de les exprimer et de les décrire. Elles réunissent toutes les formes morales et matérielles de la souffrance, tous les deuils, toutes les cruautés, tous les ravages ; c’est la ruine, l’effondrement de tout ce qu’on possède et de tout ce qu’on aime. Cela ne se répare ni ne se console.
   Mais si l’on sort de ces régions de France et de Belgique où ont été piétinées toutes les lois humaines écrites ou non écrites, les règles d’éternelle morale, les conventions les plus sacrées, si l’on regarde partout ailleurs , où l’on souffre du déchaînement du plus horrible des fléaux, dans ces tranchées où se dépense un si patient et si inépuisable courage, dans le pays tout entier auquel la prolongation de la guerre impose tant de privations et de tristesse, n’avons-nous pas le devoir d’arrêter notre pensée sur des comparaisons qui peuvent, entre la France et l’Allemagne, entre eux et nous, être utiles et fortifiantes?
     Ils sont loin de nous tous, les maris, fils, frères, tous ceux qui nous défendent depuis tant de mois contre la plus brutale entreprise de domination qui eut jamais menacé le monde. Nous souffrons avec eux de leurs fatigues prolongées, des périls incessants qui les guettent, d’une angoissante incertitude sur les termes et l’étendue de ces sacrifices.  À cela s’ajoutent encore les gènes locales, travaux des champs, question des récoltes, question du bétail, pénurie de la main d’oeuvre, entraves de toute nature au commerce et à l’industrie, à tout ce qui est, en un mot, la vie normale du pays.

     Tout cela une fois constaté, regardons l’Allemagne. Eux aussi, les Allemands, ils sont dans les tranchées […]. Eux aussi, ils ont au loin, dans leur pays,  des familles qui souffrent de leurs souffrances, et cela avec une anxiété qui augmente tous les jours quand arrivent les nouvelles détaillées des plus effrayants sacrifices d’hommes qu’ait jamais fait la guerre. Et voici qu’à toutes ces tristesses, au lieu d’une vie à peu près normale, comme chez nous, s’ajoutent les affres d’une disette de plus en plus menaçante.05_03_1915 Trouillot pain alld Un peuple entier est rationné dans les conditions d’une ville assiégée ; les denrées de première nécessité sont monopolisées par l’État ; nourriture, éclairage, chauffage tendent à devenir, dans les familles pauvres, un problème insoluble. […] Ci-contre, photo de la ration de pain noir en Allemagne. Éclair Comtois du 7 mars 1915

   Est-ce tout? Le peuple soumis à ce régime est sa propre victime. Il a voulu cette guerre ; il  l’a préparée pendant près d’un-demi siècle avec opiniâtreté, avec insolence. Il s’ajoute à sa souffrance le sentiment qu’il ne peut en accuser que lui-même. […]

    Est-ce tut, enfin? Non pas. Nos savons, nous, que la victoire certaine est au bout de notre effort […]Eux, ils souffrent pour retarder la défaite. Nous, nous souffrons dans l’impatience et avec la certitude de la victoire.


Voilà une chronique qui, sans être tendre avec les Allemands,  change des discours nationalistes haineux.  Trouillot maintient l’ardeur des Français en gardant intacte son humanité.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s