À bas le compteur !

Difficile mise en place des compteurs d’eau à Besançon

L’Éclair Comtois des 20, 22 et 24 mars 1925

                Depuis 1923, les journaux de Besançon publiaient fréquemment des billets sur la mise en place de compteurs d’eau pour les propriétaires de logements reliés au réseau de distribution. Cette nouveauté ne plaisait pas à tous et ces billets de presse faisaient part de mécontentements parfois virulents. S’il est vrai que l’on trouve d’abord ces réactions dans la presse d’opposition à la mairie radicale-socialiste (L’Eclair comtois et la Dépêche Républicaine), il ne faut pas croire que le point de vue d’une rédaction de presse sur ce sujet recouvrait celui de tous les citoyens partageant ses idées politiques.

                 La question de l’eau était en débat depuis des années car, chaque été, le manque d’eau  potable nécessitait des coupures  en raison de la pénurie. Durant l’été 1921, plus sec que la normale climatique, de longues interruptions du service furent nécessaires tous les après-midi dans la plus grande partie de la ville. Ce plan et l’Eclair Comtois du 20 juillet 1921 en témoignent 


                La municipalité avait déjà choisit au milieu du XIXe siècle de recourir aux eaux d’Arcier en refaisant l’aqueduc (1854) dont le précédent était gallo-romain et d’établir un réseau approvisionnant les principales rues de la vieille ville et de nouvelles fontaines ; des réservoirs et châteaux d’eau, comme celui du fort Griffon(1850), permirent l’arrivée d’eau dans les étages des immeubles.

                Puis, plus tard, les eaux d’Aglans, la source de Bregille et de Fontaine-Argent complétèrent cet approvisionnement et desservirent en partie les quartiers des Chaprais et de Saint-Ferjeux. C’est alors (1875) le recours aux pompes qui permit d’étendre le réseau d’adduction avec une première pompe au réservoir de Fort Griffon amenant l’eau jusqu’au quartier de Saint-Claude, au nord. On entre alors dans la constitution d’un service de plus en plus technique et onéreux. L’accès à l’eau a un coût que les habitués aux fontaines publiques et aux citernes privées ne veulent parfois pas comprendre. Depuis la fin du XIXe siècle, la facture d’eau était au forfait pour les usagers desservis par le réseau d’adduction.

                 En 1923-25, la mise en place des compteurs montre d’abord un manque d’information des usagers qui ne voient que la lutte contre le gaspillage avec l’adoption de ces instruments de mesure, alors qu’il s’agit de faire payer (selon sa consommation) un service de plus en plus coûteux afin de garantir un approvisionnement pérenne et de qualité.

                Le conseil municipal s’interrogeait dès l’avant guerre sur le choix ou non de passer par une Cie privée et, en 1919, il avait voté  un fond pour étude sur des systèmes de pompage pour remplir de nouveaux châteaux d’eau et sur l’adoption des compteurs. En 1922, les services techniques de la ville préparaient un nouveau captage dans les alluvions du Doubs aux Prés-de-Vaux, de nouveaux châteaux d’eau, et généralisaient  les compteurs de consommation. Ces derniers sont installés au cours de l’année 1924.

                Le 17 mars 1925, la Dépêche Républicaine ouvre ses colonnes à un opposant au compteur. C’est qu’approche le moment où il va falloir payer pour la première fois selon sa consommation réelle et, dans les immeubles où n’existe qu’un compteur collectif, la crainte est grande de voir une répartition injuste de la charge. La grogne de quelques-uns va jusqu’à demander le rejet des compteurs : A bas le compteur !

                Le 22 mars, l’Eclair Comtois publie un Interview du Docteur Victor Heitz (1861-1926) sur la problématique générale de l’eau à Besançon. Élu républicain, médecin, il est de centre droit, mais travaille en bonne intelligence avec les radicaux quand ceux-ci détiennent la mairie. Ainsi, à cette date, est-il adjoint au maire, Charles Krug, radical-socialiste. Plus proche de l’opposition que de la majorité municipale, son avis sur les compteurs d’eau se veut transpartisan et il faut reconnaître à l’Eclair Comtois un choix qui n’a pas pour but d’envenimer le débat à propos de cette question, alors que le journal souligne habituellement  tout ce qui peut gêner ses adversaires politiques.

            L’élu rappelle l’augmentation des besoins et la discordance entre ceux-ci et les eaux disponibles en été. Il informe sur les installations de pompage et les châteaux d’eau et revient sur un ancien projet trop coûteux, celui de relier le lac Saint-Point (à 60 km au sud, mais à plus de 850 m d’altitude) à Besançon, ce qui aurait permis un approvisionnement par gravité.
            Il poursuit sur les gaspillages avérés depuis longtemps et il en donne la raison principale : les fuites de canalisation (que tous ceux qui constatent de fortes consommations d’eau fassent vérifier leurs conduites et leurs robinets…). Aujourd’hui, ce problème reste d’actualité, moins pour les consommateurs attentifs à réduire les fuites entre leur compteur et leurs robinets car ils en sont responsables et débiteurs, mais pour les communes et Cies des eaux tant certaines conduites peuvent être en mauvais état.

            Quand il en vient à la hausse du prix, le Dr Heitz ne dissimule pas son importance. Nouveau prix du m3 : 0.45 franc. Il était à 0.20 franc précédemment quand la consommation était taxée au forfait (facilitant le gaspillage), l’augmentation peut paraître élevée mais elle faisait de Besançon une des villes (de taille comparable) où l’eau restait la moins chère, certaines faisant payer le m3 jusqu’à 0.90 f et même 1.50 franc. Et il faut à nouveau préciser que la hausse vient surtout du coût de fonctionnement du réseau. (Compte tenu de l’érosion monétaire due à l’inflation, le pouvoir d’achat de 0,45 Francs (anciens francs) en 1925 est donc le même que celui de 0.46 Euros en 2024.Selon le convertisseur de l’INSEE).

            L’Eclair Comtois, en bon organe de presse de droite extrême, s’en prend à l’élu socialiste Auguste Jouchoux, critiqué lorsqu’il demande plus d’équité dans l’évaluation de la consommation des locataires d’appartements en immeuble avec des compteurs divisionnaires. Chaque immeuble était doté d’un compteur, le propriétaire devait répartir la charge entre locataires ; sujet sensible et source de discorde entre celui-ci et ceux-là et même entre locataires. Or, le journal considère que cela ne serait profitable qu’aux fabricants de compteurs amenés à en vendre plus. Et il ironise sur le soutien d’un socialiste aux industriels capitalistes.

            L’approche des élections municipales (en mai 1925) politise nettement les interventions d’hostilité aux compteurs, comme dans l’Eclair Comtois du 24 mars. L’auteur d’une réponse au Dr Heitz ne comprend pas (ou ne veut pas comprendre) que l’abondance des pluies en dehors de l’été ne dispense pas de financer des réservoirs pour étendre les adductions et maintenir le service en période estivale où les précipitations, même importantes, n’empêchent pas les basses eaux.

                La charge nouvelle des compteurs ne passait pas. La proximité des élections durcissait les interventions dans la presse comme celle de ce propriétaire le 25 mars, dans l’Eclair Comtois qui s’en prend à tous les élus quel que soit leur bord politique.

                Les élus ne pouvainet pas rester sans réagir au risque de perdre de nombreuses voix lors des élections de mai.

                Le conseil municipal du 28 mars tint compte de ces récriminations concernant les difficultés de répartition de la consommation d’eau entre  propriétaires et locataires et il reporta d’un mois le relevé des compteurs.

                Les compteurs divisionnaires  sont alors admis et la ville recherche un fournisseur. La mairie en profite pour faire connaître, une fois de plus, le principal motif du gaspillage : les fuites d’eau, et donne des exemples éloquents. De même, Auguste Jouchous, partisan des compteurs, présente des cas de gaspillage conduisant à une véritable injustice sur le paiement de la consommation réelle.

            Parallélement à l’amélioration du réseau d’adduction et à une meilleure régulation de la consommation, la municipalité s’attachait à développer le réseau d’assainissement. Les premiers égouts dataient du milieu du XIXe siècle, mais il fallut encore attendre longtemps pour que le réseau soit complèté.

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