Le martyrologe bisontin

L’Éclair Comtois du 2 au 22 février 1919

Sous ce titre religieux, l’Eclair Comtois rend hommage aux soldats de Besançon morts pour la France durant le conflit en publiant, dans plusieurs éditions de février, la liste de leurs noms. La rédaction précise que seuls les hommes dont les familles habitent encore la ville sont pris en compte ; les natifs installés ailleurs par la suite, n’ont pas été inclus à cette liste de 1377 noms (et 496 disparus).

L’édition du 2 février fournit les noms commençant par A et celle du 22 février, la dernière publication,  concerne les noms commençant par V, W, X et Z. Entre temps s’intercallent les listes des autres lettres de l’alphabet. Des listes de disparus sont éditées en mars dans le même journal, comme celle du jeudi 20.

Le livre d’or des habitants de Besançon morts pour la France, réalisé par la suite, donne 1531 noms pour la première guerre mondiale. Cette liste avait été arrêtée par la municipalité le 1er novembre 1924. Elle avait alors été reportée sur un parchemin ; scellé dans un étui métallique, celui-ci avait été enfermé dans l’urne qui occupait le sommet du monument aux morts. Il a été récupéré lors du déplacement récent, en 2012, et de la transformation du monument. Memoirevive.besancon.fr nous donne accès à ce document historique.

Plusieurs billets de ce blog ont porté sur quelques-uns des soldats énumérés sur cette longue liste.

Dans l’ordre alphabétique, ce fut le cas de BOUGEOT Myrtile, Lucifer, Vercingétorix. Le typographe du journal catholique a-t-il grincé des dents en composant le deuxième prénom de ce soldat ? Son ascendance, comme ses prénoms, le relient à son quartier de Battant qui fut aussi celui de Pierre Joseph Proudhon.

Palmyre Uldéric Alexis Cordier avait retenu l’attention, non pas pour ses deux premiers prénoms, inhabituels de nos jours, mais pour avoir été le premier  à figurer dans la presse locale comme victime de la guerre. Ses qualités de médecin major et de linguiste orientaliste lui valurent l’intérêt du Petit Comtois ; mais c’est aussi parce qu’il mourut à l’hôpital de Besançon que la presse put en parler.

Les pertes du 60e Régiment d’Infanterie, basé à Besançon, ont été évoquées lors des combats du Soissonnais, dans l’Aisne, du 12 au 15 janvier 1915. Le commandant Thibaulot y mourut avec plus d’une trentaine d’autres Bisontins.

Les frères Zorn, tués tous les deux dans la même bataille de Metzeral, en Alsace, le 14 juin 1915.
Leur famille constituée d’horlogers bisontins était tout à fait représentative de la ville industrieuse et dynamique.

Des centaines d’avis de décès de soldats bisontins ont occupé les journaux locaux à partir de décembre 1914 et ce, jusqu’en 1919.

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Besançon : de nouveaux troubles liés à la présence de soldats américains

Les trois journaux de Besançon du 31 janvier 1919

Battant-Arènes-Charmont, un même quartier dont il a déjà été question pour 1917. Récemment, avec les journaux de Besançon du 22 janvier 1918, l’évocation du meurtre d’un soldat américain dans une maison close de la rue de Sachot ajoutait encore à la mauvaise réputation de ces lieux. Avec la pratique de l’entôlage, les mêmes étaient concernés. Ou encore, l’absentéisme scolaire, problème général durant les années de guerre, particulièrement repérable dans ce quartier, finissait par le ternir aussi.

Or, s’il paraît malsain de n’évoquer ce quartier populaire qu’à travers des délits ou des crimes, il faut admettre que la presse locale contribuait à en donner cette image.

Ainsi, après le meurtre de la rue de Sachot, la rue de la Madeleine, toute proche, connut des échanges de coups de feu la semaine suivante, le 30 janvier.

L’affaire mit face à face des déserteurs américains et des policiers et des échanges de coups de feu furent répétés à deux reprises.

L’Éclair comtois titre en utilisant le mot Browning, devenu nom générique et éponyme avant même la Grande Guerre et banalisé avec l’équipement de troupes belges et américaines parfois dotées de pistolets de cette marque.

La Dépêche Républicaine parle de chasse à l’homme et d’échange de coups de revolver (notons que les brownings étaient des pistolets à chargeur et non des revolvers à barillet).

Le plus laconique, mais aussi le plus précis, est le Petit Comtois : poursuite mouvementée et échange de coups de feu entre déserteurs américains et policiers.

Le policier français qui poursuivit les déserteurs et fut l’objet de leurs tirs obtint la reconnaissance de son courage de la part de la municipalité qui augmenta son traitement et lui procura une distinction honorifique. (cf. la Dépêche Républicaine du 11 février 1919, 5e colonne en une)

Pour autant, Battant n’était pas qu’un quartier malfamé. Il conservait une activité commerciale et un peu d’industrie. Les employés et ouvriers, les journaliers formaient l’essentiel de la population. La guerre avait encore appauvri beaucoup d’entre eux. Et se mêlaient à ces catégories populaires,  les prostituées, les apaches locaux et aussi ceux venus d’ailleurs avec les mouvements de troupes.
Notée dès l’introduction de ce billet, la pratique de l’entôlage défrayait souvent la chronique de Battant.
L’édition de l’Éclair Comtois du même jour en fait état.

À propos de la présence de soldats américains à Besançon, on trouve ce dessin humoristique sur Gallica, dans la revue The Besançonian : published monthly by the American students at the University of Besançon de juin 1919.
Le cadre est celui du parc Micaud sur fond de citadelle où un soldat américain conte fleurette à une bisontine.

Un soldat américain tué à Besançon

Le Petit Comtois du 22 janvier 1919

L’affaire vue par les trois journaux locaux

Il a déjà été souligné combien le déplacement de troupes importantes pouvait causer de troubles de toute sorte à Besançon comme ailleurs. Les Américains, en nombre au camp du Valdahon et dans des chantiers forestiers proches, venaient se distraire à Besançon.

Ils furent souvent victimes d’abus de la part de commerçants malhonnêtes profitant de leur méconnaissance des prix locaux et de la monnaie française, mais ils purent aussi causer eux-mêmes des bagarres, l’alcool aidant. À Besançon, les rues où la prostitution était la plus pratiquée n’attendirent pas 1918 et la venue de ces troupes étrangères pour connaître une activité et une agitation recrudescentes dans cette ville de garnison, mais l’insécurité a pu s’y aggraver.

L’affaire du lundi 20 janvier 1919 en est une illustration. Elle se déroule rue de Sachot (actuelle rue du Séchal), dans le haut du quartier Charmont-Battant, connue pour ses maisons de tolérance. Les constructions de cette époque ont quasiment toutes disparues et la rue elle-même a été modifiée par des opérations de rénovation.

Des numéros de grande taille étaient peints au-dessus des portes des maisons closes. Sur cette carte postale de 1912-1920 (vue intégrale dans memoirevive.besancon.fr), on distingue le n°7, lieu du drame, là où une jeune femme sort à peine sa tête de la porte d’entrée. Depuis le XIXe siècle, cette rue était vouée à la prostitution. La mauvaise réputation du quartier Battant, jusque-là quartier populaire, mais peu dénigré, s’est dégradée avec ces quatre années de guerre comme l’a montré le billet en rapport avec le Petit Comtois du 1er août 1917.

On ne connut pas exactement les circonstances de la rixe sanglante qui se termina par la mort d’un soldat américain. Seule la version du couple mis en cause dans la mort de cet homme a pu être recueillie par la police. Il n’y eut pas d’autres témoins que les trois protagonistes. L’Américain aurait menacé la tenancière du bordel et son mari, appelé à la rescousse, aurait tiré un coup de revolver sur l’homme, le croyant armé. Or, le soldat américain n’avait aucune arme sur lui. La légitime défense paraissait peu défendable.

La police militaire américaine fut la première sur les lieux et s’empara du tireur pour le déposer au commissariat de la Madeleine. Puis elle emporta le corps du soldat. Le Parquet, informé tardivement, ne put faire les constatations d’usage que le lendemain matin, ne recueillant que les témoignages des tenanciers, faute d’autres témoins. Le suspect fut écroué à la prison de la Butte. Jugé le 8 avril, il sera reconnu coupable et condamné à huit ans de travaux forcés.

Les journaux fournissent le même genre de résumé, mais l’Éclair Comtois a une expression malheureuse en désignant ce drame par le qualificatif banal, comme si le meurtre était l’ordinaire de cette rue et de ses maisons closes. Doit-on voir dans ces mots, la volonté du journal catholique d’accentuer la mauvaise réputation de ces lieux en effrayant le lecteur qui pourrait être tenté de les fréquenter ? 
Peut-être, mais ce journal prit soin de suivre l’affaire et le 28 janvier, il informait ses lecteurs de ses suites. L’instruction se révéla désavantageuse pour le suspect.

Dans la Dépêche Républicaine, on lit quelques détails supplémentaires et surtout on trouve le nom de la victime : William CARTER.

Avec les archives américaines et grâce à l’intervention généreuse et qualifiée d’Eric MANSUY, des renseignements précis permettent de mieux l’identifier.
Sa tombe est au grand cimetière national d’Arlington en Virginie. Après avoir été enterré au camp du Valdahon, sa dépouille avait quitté la France par Bordeaux pour arriver à Hoboken, près de New York, le 1er mai 1921 avant d’être inhumée en juin à Arlington.

La stèle n’indique pas de date de naissance, mais celle de décès concorde bien avec le triste événement de la rue de Sachot, le 20 janvier 1919. Sa fiche de décès indique qu’il a été tué par un civil français.
CARTER avait été soldat dans l’artillerie de campagne.
Avec l’aide de   (Lucie Aubert), on peut encore préciser qu’il était né le 21 octobre 1894 et habitait Morristown, dans le Tennessee. Avant son recrutement en juin 1917, il était marié et exerçait le métier d’ouvrier agricole. 

 

Le temps de la Grande Guerre à la lecture de journaux de Besançon (suite)

Sur memoirevive.besancon.fr :
       Cinq ans de lecture de trois éditions bisontines (nov.1913 – nov 1918

Les cinq thèmes ci-dessous ont été vus précédemment :
– L’immédiat avant-guerre
– La guerre
– Morts et blessés
– Les attaques aériennes
– Censure, désinformation et propagande

Inflation et restrictions… dures conditions de vie. Dès le début de la guerre, les habitants en perçoivent toute la gravité et tous les bouleversements induits. Le chômage effraya durant l’été 1914 avant que l’économie de guerre ne recrée de l’emploi.
Dans les journaux, il faut parfois lire entre les lignes, mais à partir de 1916 la presse dissimule moins car elle sait que la population est avertie par ce qu’elle vit, ce qu’elle voit et ce qu’elle apprend par d’autres canaux. L’inflation, mais aussi les restrictions, le rationnement sont alors fréquemment traités.  Les privations, aggravées par des hivers rudes, provoquent maladies et mort.
La vie chère est une rengaine journalistique en 1917 et 1918.

Et les conditions de vie s’aggravent au point de susciter des émeutes tant la détresse est à fleur de peau.

Toutes ces difficultés rendent insupportable l’existence d’enrichis ou de profiteurs pour les plus modestes, pour les propriétaires subissant le moratoire des loyers et pour ceux dont la rente, dont celle des emprunts russes, s’écroule ou disparaît.

Une société tourmentée. Avant guerre, le mouvement des suffragettes a sa place dans la presse. La nécessité de recourir davantage au travail des femmes après la mobilisation provoque des changements reconnus, mais aussi  des résistances de la société patriarcale tant dans le Petit Comtois que dans l’Éclair Comtois.
La violence de la guerre se répercute dans la société : plus qu’à la Belle-Époque, les avortements et les infanticides occupent les cours d’assises ;  la criminalité s’accroît en ville. Besançon, ville de garnison et de recrutement, voit défiler dans ses murs des hommes de toute condition et les délinquants en font évidemment partie. Vols, cambriolages et rixes imputables aux apaches se multiplient durant ce temps de guerre, et les soldats n’y sont pas étrangers. La prostitution s’accroît parallèlement à cette augmentation des hommes de troupe. Les « filles soumises » sont souvent impliquées dans des délits et l’entôlage est une des pratiques les plus fréquentes mêlant des soldats complices et d’autres victimes. Le quartier populaire de Battant acquière pour longtemps une mauvaise réputation car ses habitants souffrent du chômage, des prix élevés  et du départ des chefs de famille. C’est dans ce quartier proche de la gare principale que sévissent et s’installent nombre de malandrins.
Tout aussi préoccupant pour l’avenir, l’absentéisme scolaire atteint un niveau inquiétant.

La chronique judiciaire permet de suivre les affaires criminelles traitées aux assises, les délits aux tribunaux correctionnels et, Besançon étant centre de commandement, les  conseils de guerre. Mais ces tribunaux militaires peuvent devenir l’objet de critique quand l’autorité militaire commet des abus  Lire la suite…

La grippe espagnole. On trouve dans la Dépêche Républicaine la première évocation de cette pandémie meurtrière. Lire la suite…
Mais jusqu’en septembre 1918, la presse est dans le déni, par ignorance ou en raison de la censure qui recommande de ne pas affoler la population. Il était alors cocasse de lire les malheurs des voisins suisses soumis à l’épidémie comme si celle-ci s’arrêtait à la frontière.
A partir de septembre-octobre,  le mal est admis et chaque lecteur peut en comprendre l’ampleur. Lire la suite…
L’épidémie effraie et l’on mesure combien l’on est démuni pour la juguler. Les réactions sont diverses et plus ou moins censées.  En  novembre et décembre, les journaux tiennent un discours de vérité sur l’influenza et donnent des exemples précis… Lire la suite. Depuis septembre, la mortalité atteint son pic.

 Une vie culturelle malgré tout. Les sujets culturels se raréfient dans les journaux après juillet 1914. Mais on en déniche à nouveau et de plus en plus après un an de conflit, surtout en 1917-1918. En fait, les réunions sportives et tout spectacle organisé pour une collecte en rapport avec le conflit est annoncé et décrit : matchs entre unités d’active et Racing bisontin, opéra, concert ou spectacle pour financer une œuvre en faveur des blessés, des soldats aux fronts, des prisonniers de guerre, ou des orphelins …
Les rubriques sportives ne manquent pas et la présence américaine au camp du Valdahon a des effets à Besançon qui accueille ces soldats alliés pour leurs distractions. Les fêtes nationales des deux pays, les 4 et 14 juillet 1918 furent soignées ; Besançon avait l’habitude des parades militaires. Lire la suite
Même si l’offensive allemande du printemps 1918 retarde le retour à une vie normale, les spectacles de divertissement redeviennent fréquents : le Petit Comtois du 9 avril 1918 annonce pour la soirée la pièce de Courteline, Messieurs les ronds de cuir ; au théâtre municipal, le chanteur Mayol se produisit en mai 1918…

Les concerts de musique classique ne cessent durant le conflit et le Conservatoire  fonctionne. Le Cercle musical de la ville donne plus de vingt prestations, et les comptes-rendus prirent toujours soin de rappeler le contexte (p.2, 2e et 3e colonne). On ne voulait pas paraître indifférent aux souffrances du moment.
Quant à la vitrine des beaux-arts, elle continua à fournir des expositions, parfois en rapport avec la guerre.

Rivalités politiques nationales et locales 
Le Petit Comtois est lié aux hommes politiques du parti radical-socialiste et publie leurs opinions régulièrement : Charles Beauquier, Albert Métin, Maurice Bernard … Elles alimentent parfois les répliques de l’adversaire politique qu’est l’Éclair Comtois.
Cette presse d’opinion ne peut pas renoncer à ce qui la caractérise, à savoir un engagement anticlérical et républicain pour le Petit Comtois et, tout au contraire clérical, conservateur (monarchiste), et antisémite pour l’Éclair Comtois. Pourtant, les deux rédactions affirment constamment respecter la trêve nationale de l’Union sacrée. Dès octobre 1914 la combativité de ces journaux adverses réapparaît. Et plus l’on avance dans le conflit, plus le ton monte entre les deux adversaires. Et tout est occasion pour réveiller leurs différences comme la guerre scolaire entre les partisans de l’école privée confessionnelle et ceux de l’école laïque.
Par delà les différences politiques et idéologiques, les ressentiments d’hommes animent ces polémiques. L’affrontement entre ces deux journaux durant l’été 1916 résume bien  l’ opposition et la façon de faire des deux rédactions. Si habituellement l’attaque hargneuse vient de l’Éclair Comtois, dès qu’il s’agit de laïcité le Petit Comtois se montre aussi agressif et parfois maladroit. Le projet d’une basilique sur la colline de Bregille en témoigne et le camp catholique rebondit avec les maisons d’enfants des Salins de Bregille.

Les affaires nationales, Bolo, Caillaux, Malvy, à rapprocher avec le défaitisme combattu par Clemenceau, ramenèrent un violent échange entre Petit Comtois et Éclair Comtois, ce dernier trop content de voir des radicaux en mauvaise posture. L’année 1918 fut riche en polémiques.

L’après-guerre envisagé. La presse accordait une place notable aux relations internationales avant guerre et, évidemment, pendant. Dès la victoire de la Marne, les plus incorrigibles rédacteurs envisagent le sort de l’Allemagne. Bien qu’il n’y ait pas eu de buts de guerre tôt définis (il faut attendre les 14 points de Wilson en janvier 1918), très rapidement des Français conçoivent un après-guerre au détriment de l’Allemagne.  Et les journaux de Besançon s’en font l’écho.  Tous les journaux locaux  ont à cœur le sort de l’Alsace-Lorraine, la voisine.
Toutes les grandes évolutions de la situation militaire donnent lieu à des bilans : par exemple, la révolution russe, la prise de Bagdad par les Anglais, les revendications nationales d’indépendance ou autonomistes comme celles de l’Ukraine,  l’armistice germano-russe… ou les situations au changement d’année, ainsi  à l’issue de l’année 1917, ou au début de la 5e année de guerre… Plusieurs fois, il est question des désaccords autour d’une Société des Nations.
Et, en politique intérieure, la presse bisontine se doit d’informer ses lecteurs d’un projet de découpage régional qui aurait pu modifier sensiblement les influences urbaines comme entre Dijon et Besançon. De la même manière, le redressement économique préoccupe les rédacteurs. Le tourisme est en vogue malgré le conflit et nourrit l’intérêt de décideurs avec la création du cours hôtelier ou le projet d’un pavillon pour le tourisme. Les activités habituelles, horlogerie, se tournent aussi vers des adaptations innovantes. Les activités nouvelles comme l’hydroélectricité ne sont pas ignorées …
Et les changements de société sont bien perçus, au niveau des emplois comme des mentalités, de la place de la femme ou de l’inégale répartition des richesses…

Dans le Petit Comtois du 15 mai 1915, on trouve un essai réjouissant  sur les responsabilités de la guerre enseignées … en 2015, cent ans après. Cocasse et remarquable aller-retour.

Le temps de la Grande Guerre à la lecture de journaux de Besançon (1)

Ce bilan a été publié sur memoirevive.besancon.fr le 3 novembre 2018 (lien sur le titre suivant)
        Cinq ans de lecture de trois éditions bisontines (nov.1913 – nov 1918)

Commencée en novembre 2013, cette immersion dans la presse locale d’il y a cent ans trouve son aboutissement avec la fin de la Grande Guerre. Le Petit Comtois, journal le plus utilisé, a été le premier mis en ligne sur memoirevive. besancon.fr. Cette lecture s’est enrichie de deux autres éditions bisontines : l’Éclair Comtois et la Dépêche Républicaine de Franche-Comté. Quelques éditions de journaux nationaux et suisses ont aussi été utilisées.
Les années 1913-1918 [1]  recouvrant l’immédiat avant-guerre et la guerre elle-même, le conflit et sa préparation,  nourrissent la plupart des billets et ont fait l’objet du projet initial; mais ils portent aussi sur la vie locale, Besançon, Doubs et Franche-Comté. Le contenu suit l’actualité de l’époque et ne néglige pas l’insolite ou l’événementiel remarquables. Plusieurs bilans ont été établis : l’un après 6 mois de lecture (juin 2014) un autre après un an (novembre 2014) et le dernier le 28 novembre 2016. Cet essai consiste donc à confronter les données journalistiques aux connaissances historiques, décrypter ce passé au vu du présent.

[1] Le Petit Comtois a été lu sur toute la période. L’Éclair Comtois  ne l’a été qu’à partir de la date de sa mise en ligne en janvier 2015. La Dépêche Républicaine a fait l’objet d’une lecture plus lacunaire d’autant qu’elle n’a été accessible sur memoirevive.besancon.fr qu’en 2016.


L’immédiat avant-guerre
(de novembre 1913 à juillet 1914). Les journaux de Besançon, comme toute presse généraliste, ouvrent sur tous les sujets. La politique prime, nationale et locale et ces quotidiens nourrissent leurs différences avec leur parti-pris militant et virulent. Il s’agit bien de journaux d’opinion, très engagés pour le Petit Comtois et l’Éclair Comtois.
On peut y lire nombre d’articles ou informations sur  l’économie, le sport, l’école et  la culture, les spectacles de toute nature et sur des sujets de société comme le vote des femmes ou, presque anachronique, la maltraitance animale qu’un rédacteur comme Jules BLUZET introduit dans le Petit Comtois dès le 21 décembre 1913.
L’humour plein d’ironie,  ou sous d’autres formes, ne manque pas, alors qu’il disparaît largement pour 4 ans à partir du mois de juillet 1914, sinon quand il s’agit de moquer l’ennemi. Les questions financières ou économiques comme l’intérêt pour le tourisme en Franche-Comté sont bien présentes.
Les inquiétudes sur les faiblesses du pays en cas de conflit ramènent souvent à la démographie et rejoignent la politique internationale sur les tensions directement à l’origine de la Grande Guerre.

Le goût pour la chose militaire et ses enjeux se lit dans le Petit Comtois ; Besançon est ville de garnison. Ainsi, le supplément illustré du Petit Comtois publie-t-il un feuilleton comique se rapportant à la vie militaire des conscrits : Pivoine avec sa chambrée

 –  La guerre. Après la mobilisation dans la panique, elle occupe l’essentiel des unes, billets, chroniques et entrefilets, de juillet 1914 à novembre 1918. Besançon, par sa fonction militaire est ville  de recrutement, intégrée à la zone des armées, proche du front alsacien-vosgien, mais à l’arrière.
Dans la presse, la guerre est perçue concrètement avec la réduction du nombre de pages des quotidiens (2 au lieu de 4) en raison de la pénurie de papier. On vérifie également l’effet de l’inflation généralisée avec le doublement du prix des journaux en 1917 après des décennies de stabilité.
Comptes-rendus officiels, censure et autocensure imprègnent ces journaux comme tous les autres. Mais, les années passant, la liberté de ton retrouve sa place tant qu’elle n’implique pas l’action et l’autorité militaires. La guerre elle-même finit par être décrite avec réalisme après 1914. Les conditions de vie dans les tranchées, les rats, la boue, la peur et le carnage que représentent assauts, mines et bombardements … Même l’Éclair Comtois, habituellement frileux pour décrire la vérité des combats, ose le faire quand c’est l’ennemi qui en souffre le plus. Le traitement des faits militaires diffère d’un journal à l’autre, révélant les opinions des rédactions.
Soucieuse du local, du régional, cette presse informe souvent sur le sort des voisins d’Alsace et de Suisse. À propos d’un risque d’invasion allemande par ce pays, les trois journaux prennent diverses positions, alarmistes pour la Dépêche, plus clairvoyantes pour l’Éclair Comtois et le Petit Comtois.
Les articles faisant le bilan de la situation géopolitique et militaire sont nombreux, souvent d’esprit nationaliste. Les meilleurs sont dans la Dépêche Républicaine tel que ce bilan de l’année 1917, tout de modération et de nuances, sans parti pris excessif contre l’ennemi. Cet autre bilan de situation vaut pour le début de la 5e année de guerre. La plupart font ressortir les différences d’opinion de ces journaux, ainsi à l’issue de la première année de guerre.
Aucun espace concerné par le conflit n’est négligé : la guerre sur mer, les fronts russes, balkaniques, orientaux. Tout lecteur a bien conscience que la guerre est mondiale et totale, qu’elle est industrielle en France et chez les alliés  comme elle l’est aussi chez les ennemis et surtout en Allemagne.

La géographie des fronts finit par être familière aux lecteurs assidus par les analyses précises ou par les comptes-rendus officiels systématiquement placés en une, parfois accompagnés d’une carte – l’Éclair Comtois y veille plus souvent que le Petit Comtois – mais la réalité est souvent dissimulée par la propagande.

Les morts et les blessés. Angoissante préoccupation des familles qui ont toutes un (ou des) fils, un mari, un frère, un oncle, un parent ou un ami, un voisin ou simplement une connaissance sous les drapeaux et au front. L’annonce des décès des combattants fait d’abord défaut au début du conflit. On sait les mois d’août et septembre 1914 les plus meurtriers, mais les autorités militaires et politiques censurent la publication de listes dans les grandes villes mais les tolèrent pour des communes modestes à partir de la fin 1915.
Il faut attendre plus d’un mois pour trouver l’annonce d’un mort à Besançon (natif d’Amancey), Palmyr, Uldéric, Alexis CORDIER, le 5 septembre 1914.  Et on ne trouve des noms de soldats tués que fin novembre 1914 et le 15 décembre on peut lire les patronymes de Bisontins, plus de cinq mois après le début des hostilités. Le 16 décembre, le journal signale la mort d’un vétéran de 63 ans, Eugène Delattre, à l’hôpital de Besançon.
A partir de 1915, les avis de décès de soldats de toute la Franche-Comté, morts pour la France ou non, remplissent les journaux locaux. Le Petit Comtois (5e colonne de la page 2) honore ses employés promus ou tombés au champ d’honneur.
Alors que l’Éclair Comtois valorise les prêtres blessés, tués ou cités, le Petit Comtois accorde de la place aux instituteurs. Le combat laïc et clérical se niche aussi dans les morts de la guerre ; chaque journal veut ses martyrs.

Besançon fut un important centre hospitalier et les journaux en témoignent dès 1914.  L’hôpital temporaire n°4, de la Butte accueille alors de nombreux blessés ou malades et l’hôpital civil pâtit de la priorité accordée aux militaires. La ville connaissait bien la guerre totale avec l’investissement de sociétés comme l’Union des femmes de France. Parmi toutes les annexes, l’hôpital auxiliaire n°102 (ci-dessus) occupait les bâtiments de l’Ecole Normale d’Institutrices au 6, rue de la Citadelle. Il offrit une centaine de lits du 10 août 1914 au 12 décembre 1918.

Les attaques aériennes. Besançon n’en souffrit pas autant que Belfort ou, encore plus, Paris et Londres… mais celles-ci ne furent pas absentes des préoccupations locales et ce, dès 1915.
Les Bisontins avaient pu se réjouir des vols spectaculaires et audacieux des pionniers de l’aviation dès avant guerre et ils comprirent, au moins pour 1914-1915, que ces appareils encore lents, à faible rayon d’action et inaptes à transporter une importante charge de bombes, ne pouvaient pas détruire leur ville. Mais ils durent quand même vivre avec les alertes, vraies ou fausses, régulières à partir de novembre 1915. Ils s’habituèrent, à partir de février 1918 à entendre la sirène, chaque jour vers 11 heures, faire des tests de bon fonctionnement ;  sirène prévue dès 1916, installée seulement en 1917 et dont la presse locale ne cessa de se moquer tant sa mise au point fut laborieuse. Il fallut la leçon des terribles bombardements sur Paris à partir de celui du 31 janvier 1918 pour que la municipalité en fasse un instrument fiable pour l’alerte.

Sur une trentaine de survols signalés par la presse, avec ou sans bombardement, il en est un qui marqua les esprits, celui du 10 octobre 1916. La seule année 1918 connut 6 fausses alertes et 8 survols avec action de défense. Pour un bilan pour toute la guerre, lire la suite… 

Censure, désinformation et propagande abondent dans la presse locale autant (sinon plus) que dans la presse nationale et celle-ci s’autocensure. C’est pourquoi les unes des journaux locaux contiennent toujours les communiqués officiels, seuls à être admis sans risque de coupes.
À Besançon, le Petit Comtois, partisan du pouvoir en place, paraissait plus à l’abri de ces « coups de ciseaux » ; en fait, il n’en fut rien et des articles entiers, à la une, disparurent sous le coup de la censure. Jules BLUZET, chroniqueur régulier, passionné et vitupérant en fut souvent victime. Le journal usait aussi de désinformation et de propagande, même s’il le faisait avec plus de retenue et d’habileté que l’Éclair Comtois. Chronologiquement, l’Éclair Comtois fut le premier touché.  Sur les sujets politiques, ce journal, hostile au gouvernement, n’avait aucune chance de trouver grâce auprès des censeurs de la préfecture. Mais, partisan de l’autoritarisme, il ne protestait pas. 

 La propagande allait bon train et aucun des trois journaux n’y renonçait, surtout pas le supplément illustré du Petit Comtois. Durant la guerre, les illustrations, absentes du quotidien Petit Comtois, existent en partie dans les deux autres journaux.
La désinformation, censée éviter la baisse du moral de la population, sévit à propos de l’ennemi et aussi lors de la révolution russe.

Les journaux de tranchées ne sont pas ignorés par la presse locale qui leur fait parfois référence pour leur réalisme et leur humour, ainsi l’Écho des Marmites.

La censure politique recule lors de la dernière année de guerre. Clemenceau, homme de presse redevenu président du Conseil, y tenait et les journaux en bénéficièrent.

À suivre sur le billet du 14 janvier 2019…

Débaptiser le Kursaal de Besançon?

Le Petit Comtois du 5 janvier 1919

Dès le début de la guerre, il ne faisait pas bon porter un nom allemand en France.
À Besançon, on exigea même d’un pâtissier qu’il renonça à son enseigne « la Viennoise »…. On vit aussi, un village du Haut-Doubs, dénommé « les Allemands » depuis le Moyen-Âge, faire une demande de changement de nom en décembre 1914 pour adopter celui des « Alliés » qui fut reconnu officiellement en octobre 1915.

Dans la violence des débuts du conflit, tout cela n’était pas surprenant, mais la lettre de ce lecteur du Petit Comtois adressée au Maire par l’intermédiaire du journal a de quoi nous étonner. Alors que la guerre est terminée, que la France est victorieuse, cet homme (il signe un électeur) ressasse sa rancœur vis-à-vis de tout ce qui évoque l’Allemagne et prend pour objet de sa vindicte la salle des fêtes municipale ouverte depuis la fin du XIXe siècle quand Besançon-les-Bains imitait les stations thermales d’Europe centrale avec leur « salle de cure » (Kursaal) polyvalente pour offrir aux curistes espace de bal, de concert, de théâtre ou de cirque.

Le Kursaal de Besançon fut construit à la suite de l’établissement thermal des eaux de la Mouillère, de l’hôtel des Bains, du casino et, de la gare de la Mouillère

Le demandeur a l’habileté de ne pas se présenter comme un anti-boche inconditionnel. Il recommande même l’apprentissage de l’allemand, mais n’admet pas ce nom germanique pour désigner cette salle des fêtes.

La réflexion du typographe ajoutée à la suite de cette lettre  ajoutait un peu de légèreté à cette demande avec un jeu de mots : « il faut couper Kur à ce mot saal 

Cette lettre ne rencontra pas l’adhésion des élus de la ville et certainement pas plus celle des Bisontins.

Le jour même, l’édition du Petit Comtois annonçait les spectacles prévus au Kursaal et vingt-cinq années d’habitudes dans la dénomination de ce lieu ne poussaient pas les usagers à souhaiter son changement, même pour une américanisation (Eden, Eldorado…). Établissement privé ouvert en 1893, il était passé sous contrôle municipal dès 1895 après la faillite de sa première propriétaire et son activité intéressait les habitants autant, sinon plus, que les curistes. Ils avaient adopté le nom de Kursaal et ne jugeaient pas important d’en changer.

L’anti-germanisme ne désarmait pas après la guerre. Et pour le thermalisme, les Bisontins faisaient preuve de nationalisme jusque sur les publicités pour leur station de la Mouillère comme le montre cette réclame visible sur Gallica.bnf : boycottez les stations austro-boches...

Invitation à venir se faire soigner au profit de La Mouillère-Besançon.
Elle est extraite d’une publication mensuelle des étudiants américains de l’Université de Besançon dont on reparlera.

(réclame aimablement signalée par @BHartrig  Memoirevive.besancon.fr )

Bizontin, Bezançon…une faute d’orthographe ?

La Dépêche Républicaine du 16 décembre 1918

Le 8 décembre 1918, Metz accueillait Georges Clemenceau et Raymond Poincaré. Cf. image extraite d’une vidéo de l’ECPAD.

Lors de  son discours, le Président de la République fit un parallèle avec « notre vieille forteresse bisontine ».
Faisant référence à l’époque où Besançon était sous l’autorité directe du Saint Empire romain germanique (1032 – 1664), mais où la conquête des libertés communales en avait fait une ville libre, le discours du Président Raymond Poincaré à Metz est transcrit avec « biZontin » écrit avec Z et non pas S comme on y est habitué.

Le rédacteur écarte la réflexion historique, mais n’ignore pas que les projets d’occupation allemande en 1914 s’accompagnaient de nouveaux noms pour les principale villes et Besançon aurait pris le nom de Byzance. Cette dénomination n’aurait pas fait penser à une germanisation  avec l’homonymie de l’antique ville grecque du Bosphore.

Pour le chroniqueur, ce Z est un crime orthographique, mais il en met la faute sur les mauvaises habitudes de langage  des Bisontins et Comtois eux-mêmes qui raccourcissent la prononciation de Besançon en B’sançon comme ils le font avec V’soul pour Vesoul.
Ainsi, la phonétique auditive pousserait-elle les gens extérieurs à la contrée à transcrire ce qu’ils entendent avec un Z.

Mais le rédacteur ignorait qu’au XVIIe siècle, Besançon était souvent orthographié avec un Z comme en atteste ce descriptif de la cité, datant de 1620 et en ligne sur memoirevive.besancon … 
ou ce dessin de François de La Pointe donnant une vue générale de la ville au nom écrit en grand avec un Z. (extrait de Gallica Bnf)

Somme toute, l’erreur pouvait être assimilée à un retour à d’anciennes habitudes orthographiques. En remontant aux origines du nom, on voit combien celui-ci a pu varier, Vesontio, Besontio…