La Suisse d’Emile Isenbart

L’Éclair Comtois du 18 septembre 1922 reprenant la Gazette de Lausanne du 20 août 1922

Au printemps 1922, à Besançon, une exposition d’envergure honorait le peintre Isenbart, natif de la ville il y était mort l’année précédente. Déjà, l’Éclair Comtois avait cité William Ritter, journaliste et écrivain pour commenter l’ œuvre de l’artiste exposée au Casino de Besançon. La rédaction redonne à cet auteur une pleine colonne en reproduisant un article paru le 20 août 1922 dans la Gazette de Lausanne montrant l’étroite relation entre Isenbart et la Suisse. La qualité du texte et la justesse des propos méritent une reprise ici.

Admiratif de son oeuvre, Ritter commence par déplorer l’inégalité des honneurs faits aux artistes selon qu’ils font du tapage à Paris ou restent modestement en province. Son désaveu des premiers cubistes est flagrant ci-dessous. ↓ Et la relative ignorance du décès d’Isenbart le navre.

« Peiner toute une vie pour arriver à la maîtrise et ne signer que des œuvres où, chaque fois, l’artiste a donné tout son lui-même, et s’il est en province, que personne ne s’aperçoive de sa disparition, à deux pas de son champ d’activité, ou bien habiter une capitale, effaroucher, ameuter le public par des excentricités et ne laisser aucune œuvre sérieuse derrière soi, et cependant encore laisser un nom, quel déni de justice ! Et comme le public et la critique savent être inconséquents ! Et tandis que l’on se dispute des toiles, imbriquées de parois de boîtes d’allumettes au naturel, ou des portraits de femmes en sections de mandoline traversées de coupes de bouteilles, Harpignies (peintre paysagiste 1819-1916) disparaît dans un article sérieux, ou la mort d’Emile Isenbart au printemps 1921 est à peine mentionnée.

[…] Celui-ci, cependant était notre proche voisin. Emile Isenbart a peint les deux tiers de ses étés à notre immédiate frontière jurassienne et l’a franchie assez de fois pour y compter parmi les bons peintres étrangers de la Suisse. Son exposition posthume à Besançon, sa ville natale, au mois de mai passé, aurait pu attirer ceux qui s’intéresse à une expression artistique de notre Jura. Personne n’en a rien su. Les beaux tableaux des musées de Dijon, de Lyon, la décoration du palis de Justice de Besançon, ce poème synthétique du Doubs, ont moins d’importance pour beaucoup que tel exploit cubiste, futuriste ou dadaïste.

Je voudrais en appeler de ce silence et que l’on sache au moins chez nous qu’une partie de l’oeuvre de ce paysagiste, élégiaque et fier, est nôtre ; qu’il aimait accomplir le pèlerinage du Musée de Neuchâtel et y contempler longuement les Charles-Edouard Dubois et les Auguste-Henri Berthoud ; que, de bonne heure – dès 1863 – il avait pris l’habitude des voyages en Suisse et que nombreuses sont les pages qu’il a rapportées des lacs Léman, de Neuchâtel, de Thoune et des Quatre-Cantons, de Grindenwald, d’Engelberg et du Valais. Il y a connu des moments dont le bonheur égale presque ses meilleurs jours de Franche-Comté, de Bretagne et des Alpes Maritimes.

Deux sites du lac de Neuchâtel surtout lui ont été au mieux favorables : le grand delta d’alluvions, les ombrages centenaires et les franges de roseaux de Colombier et, en face du promontoire d’Areuse, un peu obliquement, Estavayer, féodal et paysan, sur les escarpements à-demi éboulés dans les eaux mortes et les grèves envahies de roseraies. Car le roseau vient, avec les bruyères des sols tourbeux du Jura, bon premier dans la botanique un peu spéciale de notre artiste qui s’accommode mieux de la plante à silhouette que de la flore violente. Seul Gustave Jeanneret a eu le même culte pour les roseaux des lacs et rivières du Seeland. Quant à l’amour d’Estavayer même, de son château aux tours rouges, de son enceinte carrée, de ses remparts envahis de lierre et de ses portes à machicoulis, de son église Saint Laurent au lourd clocher à cheval sur la nef, ce serait un chapitre entier à écrire de l’histoire de l’art suisse et des voyageurs artistes en Suisse. Que l’on regarde seulement l’avant-plan, mares brillantes et roseaux froissés du grand tableau d’Estavayer, à l’Archevêché de Besançon ; c’est l’un des plus parfaits paysages de notre temps, c’est à la fois ingénieux et libre, élégant et aisé, naturel et frais, et cependant admirablement composé. […] Ritter se livre alors à une comparaison avec un tableau de Jeanneret.

Je sais d’Emile Isenbart une étude magnifique de Sion prise du chemin de Savièze. Il est allé s’asseoir tout bonnement au point de vue classique de toutes les photographies d’ensemble, cela se passe de bon matin hâlé et lilas, en été bine accompli et décoloré ; les deux rocs, tiarés de châteaux, surgissent allégés par les fumées , par les éclats argentés des toits de pierre, par des vapeurs qui déjà sentent l’automne. Et c’est bien Sion et cependant avec quelque chose qui n’est pas Sion. Ce n’est pas assez dur, pas assez volontaire, pas assez rude. Partout je sens sourdre là-dessous Besançon, à son ordinaire irisé dans les brumes et, involontairement, au lieu du Rhône rigide et indomptable, je cherche la boucle de Doubs et ses apathies de tendres reflets entre des roseaux mélancoliques.

Mais voici autre chose : redressement brusque de Valère au-dessus des grands noyers, sur ces prés pourris, aujourd’hui assainis qui sont d’anciens marécages du Rhône. Et au-delà, le sur-surgissant des montages aigües et roses – un rose de reine marguerite – avec leurs floches de neiges accrochées. Accent tout autre ! déjà le Valais a opéré. Et la qualité minérale de ce ciel se retrouve rarement ailleurs dans des tableaux d’Isenbart. C’est comme la masse plastique et dense de ces vieux arbres. Ils vont avec la montagne. Ils en ont la fermeté. Ils sont sculptés plus que peints et eux, les pics, sont ciselés comme dans du cristal de Bohême.
[…]

Sommes-nous vraiment si désabusés d’un art pour qui le motif existe et qui revient pour parts égales à l’émotion inspirée par ce motif et à l’âme qui a éprouvé cette émotion? Isenbart, contemporain et ami de Pelouse, de Rapin et comme je l’ai dit de Harpignies et de Français est, à côté de Courbet et de Bavoux, rudes et épiques, la version racinienne du paysage franc-comtois. Et ses délicatesses, subtiles et chatoyantes, ne sauraient lui être sérieusement reprochées, accompagnées qu’elles sont par tant de pages, sobres et fortes, où l’on sent bien que cette sensitive savait autant de fois qu’il le fallait faire acte de stoïcisme. J’ai rarement connu homme qui eut plus d’empire sur lui-même. Et de ce qu’il ne se fut jamais laissé aller à d’autres confidences que celles de son labeur quotidien, je crois justement que son oeuvre survivra. Elle le mérite, non point tant pour avoir été pendant 43 ans aux Salons de Paris l’exacte image d’une province, que pour avoir été encore plus l’exacte image de l’âme d’un bon Français de France pendant la période de 1871 à la Grande Guerre.

Qu’on nous permette de recommander à tous ceux qui passent par Besançon d’entrer au vestibule du Palais de Justice. On ne saurait souhaiter meilleure révélation de l’oeuvre de ce grand artiste, tranquille et réfléchi qui, avant tout, fut pour les rives du Doubs un peu l’analogue de ce que notre adorable Bocion fut pour celles du Léman.« 

Il y a cent ans, William Ritter montrait à travers le seul exemple d’Emile Isenbart l’étroitesse des liens culturels entre France et Suisse romande, entre Neuchâtel et Besançon. Aujourd’hui, les relations ne cessent de se renforcer entre ces deux versants du Jura. Pour n’en citer aussi qu’un exemple, rappelons aux Bisontins et Neuchâtelois qu’il bénéficient de la gratuité d’accès aux musées de la ville jumelée avec la leur.

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