D’une stèle funéraire à un incendie meurtrier… et de fil en aiguille (2)

Précédemment, la stèle funéraire d’un jeune homme de 25 ans a permis de rappeler une catastrophe industrielle à Besançon, en juin 1868. Celle-ci nous permet de rencontrer trois personnalités de l’histoire locale et/ou nationale (Adolphe Veil-Picard, Jean Résal à travers son père Henry et Alexandre Bertrand) et d’évoquer deux communautés religieuses, protestante et juive, bien présentes à l’époque dans la très catholique Besançon.

Les funérailles des victimes de l’incendie du 9 juin 1868 concernent six catholiques, mais aussi  la communauté protestante avec Simon Bugnot. Au XIXe siècle, Besançon abritait une communauté protestante plus importante que dans les siècles précédents en raison de l’immigration de Suisses réformés depuis la fin du XVIIIe siècle, facilitée par les droits issus de la Révolution et par l’arrivée de travailleurs de l’horlogerie avec Laurent Mégevand pendant la période révolutionnaire et après.
Simon Bugnot appartenait à une famille protestante ; son père était né à Rolle dans le canton de Vaud et sa mère peut-être aussi, car le registre d’état-civil le note sur son acte de décès, mais elle est inscrite née à Morez (Jura) sur l’acte de naissance de son fils Simon.

Le Courrier franc-comtois du 11 juin 1868 relate les cérémonies d’enterrement des sept morts dans l’incendie de la distillerie Brugnot-Colladon. Elles furent un moment de peine partagée et de conciliation entre protestants et catholiques de la ville. Il n y eut tout de même pas de cérémonie commune, frayer avec les parpaillots n’était pas encore admis par tous les catholiques. Les cultes funéraires qui précédèrent le convoi funèbre des sept cercueils vers les cimetières se déroulèrent en même temps, l’un dans la chapelle de l’hôpital pour les victimes catholiques et l’autre dans un porche de l’arsenal qui lui faisait pratiquement face pour le culte réformé rendu au fils Bugnot.

Le cortège qui conduisit les dépouilles vers les cimetières des Chaprais pour les catholiques et celui des Champs Bruley pour le défunt protestant rassembla prêtres et pasteurs, autorités civiles et militaires et toute une foule compatissante. Aux portes de la ville, avant que ne se dissocient catholiques et protestants, chacun rejoignant leur cimetière, une bénédiction religieuse commune fut suivie d’un discours pompeux du secrétaire général de la Préfecture empreint lui aussi de religiosité :

« […] pour l’honneur de ces martyrs du travail, qui sont tombés dans l’accomplissement de leur tâche sur ce champ de bataille de l’industrie, où l’ouvrier s’assimile au soldat et où la mort consacre ses victimes en les marquant d’un sceau glorieux. »

Quant à la communauté juive, en pleine croissance, – pour preuve, la nouvelle synagogue de l’architecte Pierre Marnotte alors en construction depuis 1867 et inaugurée en 1869 – elle est présente dans cette affaire avec Adolphe Veil-Picard, comme capitaine des pompiers le jour de l’incendie, mais aussi  avec Isaac  Weil, propriétaire du magasin de Battant qui brûla le même jour que la distillerie et mobilisa les soldats du feu obligés de ramener en urgence les pompes de la Porte Notre-Dame, utilisés sur l’incendie Bugnot-Colladon, au quartier Battant sur ce deuxième incendie.

L’Union du 13 juin publie trois lettres en rapport avec l’incendie de la distillerie. La première est d’Adolphe Veil-Picard, en tant que capitaine des pompiers bisontins ; elle signale au maire les mérites de 18 d’entre eux, certains blessés, lors de cette intervention compliquée et dangereuse. Il ajoute ses remerciements à la garnison et au chirurgien major du bataillon ainsi qu’aux entreprises qui ont fourni leur pompe pour seconder l’action des soldats du feu. Un journaliste a compté jusqu’à trente pompes. Une réponse du maire demande la publication par la presse de la lettre de Veil-Picard afin que chacun puisse connaître les mérites de certains hommes.

Adolphe Veil-Picard (1824-1877), est surtout connu à Besançon comme banquier et bienfaiteur de la ville. Il y était né le 18 mai 1824 et avait hérité du négoce et de la banque de son père Aaron. Donateur important pour la cité,  surtout pour le bien de l’enseignement laïque et celui des filles, il fut aussi administrateur de la Banque de France et inspecteur départemental des sapeurs-pompiers. Conseiller municipal en 1865, il le resta jusqu’à sa mort. A Besançon, le quai qui porte son nom a été aménagé par une de ses donations.
Son action comme capitaine et commandant des pompiers fut prise en compte pour la légion d’honneur qu’on lui attribua en 1875.

← En 1874, Alexandre Bertrand caricature Adolphe Veil-Picard comme commandant du bataillon des pompiers de Besançon. Il n’oublie pas de rappeler que l’homme était fortuné et la cocarde tricolore ornant le casque de pompier, faite de papier monnaie, évoque indirectement ses donations. A sa main droite, il tient un coffre avec ses millions. Suggère-t-il aussi, avec l’objet de la main droite que Veil-Picard avait un bon coup de fourchette? Son embonpoint y fait penser.

La troisième lettre publiée dans l’Union du 13 juin 1868 est de Henry Résal (1828-1896) une autre personnalité bisontine. Cette lettre est d’une teneur différente des précédentes car elle fait part d’une opinion et laisse entendre que cette catastrophe suscita son lot de malveillances et de questionnements.
La rumeur désigna cet ingénieur des Mines,  M. Henry Résal, alors professeur de mécanique à la Faculté des sciences de Besançon, comme responsable indirect pour ne pas avoir inspecté l’entreprise et vérifié si elle respectait les normes de sécurité. Résal se défend dans ce courrier à L’Union (ci-contre)

Toutefois, on peut être surpris par les lignes que la Franche-Comté du 12 juin consacrait à l’intervention de M. Résal. Dès le début de l’incendie, il ouvrit, avec l’aide d’un ouvrier, les soupapes de certaines chaudières, évitant d’autres explosions et préservant des générateurs.  Comment pouvait-il être là s’il n’avait rien à voir avec cette usine ? Il n’en reste pas moins que son action fut efficace et parfaitement adaptée.

Henry Résal était le père de Jean Résal (né à Besançon en 1854) dont les talents reconnus d’ingénieur des ponts et chaussées se manifestèrent pleinement dans la réalisation de nombreux ouvrages d’art comme les ponts Alexandre III ou Mirabeau à Paris. On le dit le plus grand ingénieur des ponts métalliques de la fin du XIXe siècle. Et Besançon a donné son nom à une rue.

D’autres réactions à cet incendie témoignèrent d’un certain bon sens. Ainsi la Franche-Comté demanda-t-elle à ce que des usines de ce genre ne soient plus autorisées en centre ville, au milieu d’habitations. A l’époque, les risques industriels sont encore assez peu pris en compte, mais l’on commence à en prendre conscience. Et ce voeu fut suivi d’effet car les installations de distillation Bugnot-Colladon déménagèrent à Roche-lèz-Beaupré, commune voisine. La distillerie, en 1875, perdait son statut de société à responsabilité limitée pour devenir une société anonyme. Le siège demeurait toujours à Besançon place du Transmarchement (actuelle place du Jura).

Alexandre Bertrand (1814-1878) est la troisième personne à laquelle on peut consacrer quelques lignes, ne serait-ce que comme contemporain bisontin de cet évènement. Dans ses Souvenirs, il signale l’incendie de la distillerie et la mort de Simon Bugnot. Il note le décès de Mme Bugnot-Colladon le 6 mai 1874 (en fait le 5), à 57 ans. Six ans après cette catastrophe familiale, on peut aisément imaginer la mort d’une mère rongée par la tristesse.

Bertrand, nettement plus âgé que Simon Bugnot  – il a 54 ans en 1868 – n’avait probablement pas de relations particulières avec lui. Mais il était assureur et l’on note dans l’Union Franc-Comtoise du 11 juin que « l’usine est assurée et il y a des assurances pour les risques qu’un incendie de l’usine pouvait faire courir aux voisins. Les assurances s’élèvent à onze cent mille francs ». Rien ne dit que l’Union des Assurances de Paris, dont Alexandre Bertrand était l’agent principal à Besançon, fut concernée ; le Courrier franc-comtois parle d’une autre Cie, La France. Toutefois, en notant dans ses souvenirs (volume 1869 à 1878) le décès de Mme Bugnot-Colladon , Bertrand montre qu’il avait affaire à la famille, peut-être dans le cadre de sa profession, du règlement de ce sinistre ou d’une assurance-vie? L’adresse de Mme Bugnot-Colladon, notée en 1874 reste proche de la distillerie : 24 bis rue Neuve.

Pour souligner l’esprit taquin et critique d’Alexandre Bertrand, voici un dessin sur les pompiers de Besançon, quatre ans avant leur intervention sur la distillerie Bugnot-Colladon. Le personnage imposant à cheval, capitaine des pompiers, pouvait être M. Cart ou M. Veil-Picart, tous deux capitaines du bataillon.

Toujours en 1864, Alexandre Bertrand moquait les pompiers et leurs beuveries. Ils accueillaient alors leur nouveau capitaine, M. Cart (Veil-Picart était son remplaçant à cette date comme il le sera dans l’incendie de 1868). Ironie du sort, il faisait dire aux pompiers que le capitaine, pour sa promotion, pouvait leur payer un alcool de la maison Bugnot : « s’y payait aujourd’hui un p’tit d’Bugnot« . Voilà donc une expression populaire dans le Besançon de l’époque, quand on voulait boire un alcool fort.

La tombe du cimetière des Champs Bruley, cimetière protestant à l’époque, aura reçu une gravure supplémentaire en 1874, à la date du décès de Mme Emma Bugnot-Colladon, le 5 mai 1874, à 57 ans.

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