D’une stèle funéraire à un incendie meurtrier… (1)

Ainsi va la quête d’informations.
Un autre titre : Besançon, sept morts dans l’incendie d’une distillerie, 9 juin 1868.

L’Union Franc-Comtoise du 11 juin 1868.
Le Courrier Franc-Comtois du 10 juin 1868.
La Franche-Comté des 10, 11 et 12 juin 1868.

Au début,  un cheminement dans le cimetière des Champs Bruley, à Besançon, conduit à une tombe abandonnée. Là, une stèle funéraire retient doublement l’attention. On y lit que le défunt n’avait que 25 ans lorsqu’il succomba le mardi 9 juin 1868. Et la stèle ne semble pas avoir été payée par la famille car, sous le nom du défunt, il est gravé « ses amis » sans autre précision ; en position centrale, il a été demandé au marbrier une lyre, une palette de peintre et ses pinceaux encadrés de feuillage.

La tombe n’a pas fait l’objet de nettoyage depuis longtemps.
Simon BUGNOT, mort à 25 ans le 9 juin 1868, repose ici.

Incertain de trouver quoique ce soit sur la cause du décès de ce jeune homme, je cherchai tout de même dans l’état-civil en ligne de Besançon, sur memoirevive. L’acte m’apprit que le père était négociant, le fils exerçant la même activité. Plus intéressant figuraient les deux témoins déclarants, un inspecteur de police et un brigadier, témoins plutôt inhabituels à moins que le décès n’ait lui-même une cause extraordinaire. Voilà qui relança ma curiosité. Encore une fois, personne de la famille ou des proches sinon à supposer que ces représentants des forces de l’ordre en aient fait partie. Y-avait-il eu mort violente? Une enquête sur la mort de Simon Bugnot avait-elle été diligentée ?

Avec la même incertitude, je feuilletai virtuellement la presse locale toujours sur memoirevive.besancon.fr.
Dans l’Union franc-comtoise du 11 juin 1868, les causes de la mort de Simon BUGNOT occupaient plus de la moitié de la page 3 : des explosions  et un incendie à 3h de l’après-midi du 9 juin  avaient détruits l’usine de distillerie d’alcool Bugnot-Colladon, du nom du couple de négociants propriétaires.

Dans les trois journaux locaux du lendemain, la description de l’incendie, des explosions, la panique et la foule des curieux, l’action des pompiers, soldats et autres citoyens, rend compte de l’ampleur de la catastrophe. La fournaise, l’éclatement des chaudières, l’alcool en feu, y compris dans le Doubs où les conduites d’écoulement aboutissent, tous les mots des chroniqueurs traduisent l’effroi et l’admiration de l’incendie. Victor Hugo utilisait ces termes pour qualifier un incendie à Lorch (Hesse), dans son Voyage sur Le Rhin édité en 1845 : « C’est une effroyable et admirable chose qu’un incendie vu à brûle-pourpoint ».
H. Dupau, dans La Franche-Comté du 11 juin fait la description la plus détaillée du sinistre.

La distillerie était localisée au bout de la rue Neuve, (rue Charles Nodier actuellement), place du Transmarchement (actuelle place du Jura) près de la porte Notre-Dame. Et la famille Bugnot-Colladon habitait cette même rue, à proximité. l’acte de décès de Simon donne son adresse au 28, rue Neuve. Son acte de naissance localise la famille rue Neuve sans précision.    

 Les rédacteurs insistent sur la forte mobilisation des secours, le courage des uns et des autres, le désarroi des résidents proches et surtout des propriétaires des maisons attenantes. Ils précisent l’intervention des militaires d’autant que la poudrière Notre-Dame, sous la citadelle, n’était qu’à 300 mètres. Au vu des explosions répétées et de l’intensité du brasier se communiquant rapidement aux maisons voisines, c’était une sage précaution, même si cette poudrière était enterrée, construite en une voûte de pierres après creusement à même la roche.

flanc interne de la poudrière

Les journaux s’empressent de signaler sept morts. Sur le registre d’état-civil, on peut remarquer trois autres avis de décès, signalés le même jour et à la même heure que celui de Simon Bugnot, cosignés par le même inspecteur et le même brigadier. Les corps de ces victimes avaient nécessité une brève enquête pour les identifier, tant ils avaient été malmenés par le feu, carbonisés et méconnaissables. Outre Simon Bugnot, fils unique du propriétaire, avaient péri :
– Joseph Guillemet, de Vaux-le-Moncelot, Haute-Saône, 54 ans, distillateur.
– Henri Chanel, de Besançon, journalier de 22 ans.
– Philippe Ebertz, journalier de 40 ans, originaire de Speicher, Prusse (aujourd’hui en Rhénanie Palatinat).
Les noms des trois autres, signalés morts de leurs blessures à l’hôpital dans les heures suivant l’incendie étaient : Aubert Antide, 39 ans, distillateur (il sera mis en cause pout l’origine de la 1ère explosion). René Danet, tonnelier de 43 ans, originaire de l’Oise. Demesmay Charles, de Besançon, journalier de 35 ans et ayant trois enfants.

Une lettre du maire, Léon Proudhon, remerciant les pompiers pour leur zèle, leur cran et leur réussite est publiée dans la presse. En effet, si l’usine est totalement détruite,  le feu a été circonscrit et n’a pas trop endommagé les maisons voisines, sinon la plus proche.

Ces remerciements sont accentués par le fait que les pompiers durent faire face à un second incendie alors que le premier était à peine éteint. Dans un autre quartier de la ville, à Battant,  un magasin d’Isaac Weil, avec dépôt de cordes, d’étoupes et de paille s’enflamma et fit craindre, là aussi, une extension du feu aux maisons les plus proches dans un quartier où le bâti est très serré. Hormis la propriété de M. Weil, au 14, rue Battant, détruite, quatre autres furent plus ou moins endommagées.

En cet été 2022 d’incendies nombreux, ces paroles intemporelles sur le métier de pompier dites par le maire de Besançon en 1868 rejoignent facilement les propos guerriers que des élus actuels ont pu tenir : « s’il est beau de verser son sang sur un champ de bataille pour la défense du pays, il est noble aussi de risquer sa vie pour arracher aux flammes la proie qu’elles dévorent et sauver la fortune de ses concitoyens ».

Les journaux francs-comtois eurent soin de donner des explications détaillées sur cet accident. Il fallait faire taire les rumeurs qui ne manquèrent pas de se développer (Voir billet suivant) en fournissant les causes techniques de l’incendie. Un défaut de robinet (ou l’oubli d’ouverture) sur une des cinq chaudières qui permettait la décompression de l’alcool et des vapeurs, provoquant l’explosion de la partie inférieure de la cuve. L’écoulement du liquide tout de suite enflammé incendia tout le bâtiment et les vases d’alcool qui explosèrent. Il est fait état dans un jugement, de 1500 hectolitres d’alcool qui brûlèrent.

← La presse parisienne, comme le Petit Journal ou la Petite Presse, publia aussi des récits sur l’évènement. On y trouve même certaines informations que la presse locale négligea, ainsi les blessés au nombre de quatre : un nommé Jouardet, les frères Tupin et un caporal de zouaves en permission.

Le 13 juin, le Petit Journal faisait aussi un bref récit des funérailles.

Avant de présenter certains acteurs et/ou témoins de cet évènement bisontin (prochain billet), portons une dernière attention à la stèle funéraire qui  a conduit à cette recherche. Les  gravures de lyre, palette de peintre et feuillage, rapportées à  Simon Bugnot, font penser à un jeune bourgeois participant à la vie culturelle de la cité, musicien ou mélomane, s’essayant à la peinture ou ami des arts et des lettres.


On l’imagine volontiers avec une bande d’amis de son âge, à l’opéra, au théâtre, aux concerts après ses journées de travail à la distillerie les autres jours que ce funeste 9 juin 1868. Ce sont ces mêmes amis qui prirent en charge les obsèques et la réalisation de la tombe, soulageant quelque peu le père et la mère ravagés de chagrin par la mort de leur fils unique. Les parents devaient aussi envisager la relance de l’activité de la distillerie et faire face aux voisins et aux assureurs qui portèrent plainte en raison des destructions subies par les immeubles contigus à l’usine. Il y eut un jugement condamnant la société Bugnot, un appel et un pourvoi en cassation de l’assurance La France contre laquelle s’était tournée les assureurs des propriétaires d’immeubles. En 1872, la cour rejeta toute responsabilité imputable à l’entreprise Bugnot-Colladon, conservant le motif accidentel.

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