D’un fait divers… à la Grande Guerre

Le  Petit Comtois du 6 mai 1921

Ce fait local du 5 mai 1921, paru dans le Petit Comtois le lendemain, me pousse à découvrir un homme qui joua du couteau et du revolver contre deux gardes-champêtres de Besançon alors qu’ils ne le menaçaient pas. Comment peut-on participer à une fête de quartier avec de telles armes ?

Celle-ci se déroulait à Besançon, à la Gibelotte,  au café de la Femme sans Tête, probablement devenu le café des six Fesses, lieux connus des vieux Bisontins.
L’ivresse peut  être le déclencheur de cette échauffourée.

Face aux deux gardes venus remettre de l’ordre, un nommé Georges Papon devint menaçant avec un  couteau puis avec un revolver et n’hésita pas à tirer. Participer à une fête avec un tel équipement laisse entrevoir l’état d’esprit de cet homme, prêt à en découdre, y compris à l’extrême.

Mais était-il un habitué de telles violences ? Que faisait-il pendant la guerre ? Etait-il avant et pendant le conflit un de ces individus incontrôlables que l’autorité militaire canalisait avec plus ou moins d’efficacité, utilisait ou mettait à l’ombre?

La guerre a changé les hommes qui y ont participé. S’il ne faut pas accorder trop de valeur à l’idée de soldats devenus brutaux par leur vision de la mort et leur contribution à la violence déchaînée durant quatre années, il n’empêche que certains d’entre eux fuirent traumatismes et cauchemars par leur comportement et des actes de révolte individuelle. Georges Papon était-il de ceux là ? La durée de sa présence sous les drapeaux, sept ans et demi, dont quatre de guerre, m’a poussé à essayer cette vérification.

Sa Fiche Matricule est assez riche de renseignements pour fournir  des faits instructifs et émettre quelques hypothèses sur son comportement entre 1912 et 1938. Quatre pages de notes sont numérisées  pour cette fiche, prouvant par là que Papon s’était distingué à l’armée, mais de quelle manière ?

Avant guerre

L’article de presse précise sa date de naissance le 17 juin 1893, à Besançon.

Son père, Jean, avait déjà 43 ans – son prénom est Antoine sur son acte de décès – sa mère, Françoise, 39 ans. Cela laisse supposer des frères et sœurs plus âgés. Mais à l’adresse donnée par l’acte de naissance, 22, rue de Belfort, il n’y a pas de Papon aux recensements de 1891 et 1896. Venu de Dordogne, le père, charpentier, déménageait peut-être souvent en fonction du travail et de la composition de sa famille. Il était déjà mort, à 58 ans, lors de l’engagement de son fils Georges. Son acte de décès est du 27 décembre 1908 et l’un des témoins est un autre fils Papon, de trente ans, Alfred, plâtrier-peintre. L’adresse donnée est au 11, rue de Belfort, mais l’on ne peut pas plus découvrir la composition de la famille car il n’y a aucun Papon à cette adresse aux recensements de 1906 et 1911.
La fiche matricule de Georges Papon signale qu’en raison de sa situation de famille, il pouvait demander à ne plus rester en première ligne. Comme il n’était alors pas marié, on peut supposer qu’il était soutien de famille ou que d’autres frères étaient aussi soldats combattants.

Georges appartenait donc à la classe 1913, il exerçait le métier de plâtrier comme manœuvre. Il s’engagea à 19 ans, dès janvier 1912, pour 5 ans, à Châlons-sur-Saône où il habitait alors.

Son signalement notifie deux cicatrices, l’une au front, l’autre au majeur droit ; et deux tatouages, une colombe sur la main droite et une femme nue sur l’avant-bras droit. Les tatouages n’étaient pas encore très acceptés et marquaient socialement ceux qui en portaient, militaires, marins, ouvriers et …  mauvais garçons. Papon en était-il un ?

Comme jeune soldat il manquait de constance dans la discipline requise par la hiérarchie et le respect du règlement. Ainsi, passé brigadier en mai 1913, il fut déclassé en 1ère classe puis 2ème classe en mai 1914. Un Conseil de guerre l’avait condamné à un an de prison pour insultes à sentinelle et outrages à supérieur ; bien que dégradé,  il bénéficia d’une grâce pour la peine de prison le 25 août 1914. La guerre était commencée depuis le 3 août et l’armée avait besoin de tous ses hommes, même les rebelles et peut-être eux plus que d’autres s’ils n’avaient pas froids aux yeux lors des combats.

Pendant la guerre

Il changea plusieurs fois d’unité, et commença dans des régiments de Chasseurs à cheval – puisque son engagement en 1912 l’avait conduit dans ce type de régiment –, d’abord le 10e puis le 20e le 24 mai 1915.

A partir de 1916, son, parcours militaire est mieux détaillé en raison de ses faits d’armes. Il entra au 57e Bataillon de Chasseurs  le 11 février 1916 et devint caporal le 6 mai. Comme en 1913-1914, Il fut cassé de son grade le 15 août 1916, sans que l’on sache précisément pourquoi.
Son bataillon était alors présent à Verdun, puis dans l’Aisne et l’Oise.

En 1917, il est remarqué et cité pour son entrain, son courage, son dévouement, toujours prêt pour les missions les plus périlleuses.

Il intègre le 24e Bataillon de Chasseurs Alpins  le 22 novembre 1917. On note alors [cf. supra, avant guerre] qu’il refusa un poste moins exposé auquel il avait droit  en raison de sa situation de famille, préférant rester en 1ère ligne. Comme patrouilleur de nuit, il osa pénétrer les lignes ennemies (début juillet 1918). Il se montra encore excellent agent de liaison le 12 juillet. Ce jour-là, l’attaque du Bois du Gros-Hêtre (Somme, devant Castel et Moreuil-Morisel) permet une progression de près d’un km dans les lignes ennemies
(JMO du 24e BCA du 1er janvier 1917 au -28 janvier 1920)

Il obtient une nouvelle citation à l’ordre de la 10e Armée pour ses actions en 1ère ligne le 31 août 1918 et les 4 et 9 septembre. La citation précise qu’il a tué plusieurs ennemis au cours de violents corps à corps. Son bataillon participe alors aux attaques entre Crécy-au-Mont et Vauxaillon, dans l’Aisne.

C’est lors de l’attaque du ravin des Ribaudes près de Crécy-au-Mont  que des corps à corps sont notés dans le JMO du bataillon. Et c’est encore le cas pour la prise de la ferme d’Antioche début septembre.
Il a fait la guerre de bout en bout. Il est démobilisé le 1er août 1919 avec certificat de bonne conduite, après avoir rejoint le 60e RI dès décembre 1918. L’étonnement est là quand on ne lit le signalement d’aucune blessure. Malgré son intrépidité,  cet homme y échappa comme à la mort.

Après guerre

L’après-guerre révèle un individu perturbé, difficilement réintégrable. Il n’a que 26 ans en 1919, mais  vient de passer sept ans et demi consécutifs sous les drapeaux dont plus de quatre ans de guerre. Certains épisodes du conflit ont été particulièrement traumatisants, on en  est sûr pour 1918, au sein du 24e BCA, en raison des informations utilisées ci-dessus. Ainsi, il combattit avec attaques et contre-attaques incessantes durant dix jours du 31 août au 9 septembre 1918.

Revenant au fait divers du 5 mai 1921,  les remarques du rédacteur font référence à des antécédents de délinquance : bien connu de la police, ayant subi plusieurs condamnations. L’une est notée pour 1920, mais pas d’autres entre sa démobilisation et le début mai 1921.

L’adresse qu’il donne, 15, rue de Belfort, abrite sa mère Françoise – elle a alors 67 ans – et une sœur, Léontine, mais Georges Papon n’est pas recensé à cette adresse en 1921.

Pour cette affaire du 5 mai, il fut condamné au tribunal correctionnel pour outrages et rébellion à 6 mois de prison. Pour avoir vidé un chargeur sur des gardes, c’est une peine indulgente. Dans l’Eclair Comtois, le rédacteur qui présentait l’évènement du 5 mai écrivait : « espérons que son exploit qui est en somme une tentative de meurtre, le retirera pour longtemps de la société« . Sa croix de guerre et ses citations, comme ses sept ans et demi de service ont probablement joué en sa faveur.

Son mariage en 1922 ne l’assagit pas et l’on peut se demander quelle vie de famille il put avoir en raison de son instabilité. Il bouge constamment entre Châlons, Besançon, Epinal, Gray, en fonction des interdictions de séjour auxquelles il est condamné, des emplois qu’il ne parvient pas à conserver et des séjours en prison de un à six mois selon la gravité des faits reprochés.

Les condamnations sont répétitives : dès 1920, il avait été condamné à une amende de cent francs à Besançon, puis il enchaîna les condamnations après celle de 1921. La fiche matricule énumère huit condamnations  entre 1922 et 1938. Si l’on tient compte des épisodes de prison, c’est presque une condamnation par année ; plusieurs fois pour coups et blessures volontaires, outrages à garde, pêche de nuit à l’explosif, port d’arme prohibée, menaces de mort, vagabondage…

L’homme est resté instable, révolté, indépendant, modifié par le conflit et difficilement réadaptable.
Georges Papon était déjà enclin à l’irrespect des normes avant guerre ? Il montra, dès sa 2e année d’engagement, des difficultés à se plier à la discipline et à l’autorité. Cela se répéta, y compris pendant le conflit, mais il trouva dans les batailles et dans la solidarité des combattants, dans les déplacements répétés, dans l’incertitude du lendemain un mode de vie qui lui convint et un exutoire à son énergie de bagarreur.
Il fut un bon soldat, efficace, courageux. Mais il ne put retrouver une place dans la société en paix.
Il mourut en 1945 à Montbéliard, à 52 ans.

La guerre n’est certainement pas la seule explication de l’instabilité et des actes délictueux commis par cet homme, mais elle y contribua assurément.



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