Le ministre André Maginot à Besançon et l’Association des Mutilés du Doubs

La Dépêche Républicaine et le Petit Comtois du 18 avril 1921

Ce fut une fête pour les mutilés du département du Doubs. Dès le samedi 16, ils purent participer à une soirée dansante et l’assemblée générale de leur association se tint le dimanche matin en présence du ministre des Pensions et Allocations de guerre, André Maginot.

Les déplacements des mutilés se firent en grande pompe, accompagnés de musique militaire, de soldats et de drapeaux. Suivit un banquet au Casino  puis M. Maginot visita  l’école de rééducation de Saint-Claude et le Foyer des Mutilés. En 2014, un billet de ce blog a rappelé le grand blessé de guerre que fut André. Maginot.

Cet évènement permet de s’informer sur l’association des Mutilés et Réformés du Doubs, d’en chiffrer les membres – ils étaient alors 2100  – et, à travers les discours de cette journée, d’en retracer les débuts avec ses prémices en 1916 et ses premiers statuts rédigés en avril 1917. C’est aussi l’occasion, pour moi, de parler d’un de ses adhérents, mon grand-père paternel, mutilé de 1914.

Rapprocher le nombre d’adhérents de l’association du Doubs (2100 en 1921) du nombre de soldats morts en 14-18 (il y en eut près de 10 500 originaires du département du Doubs) a peu de sens. On sait qu’il y eut beaucoup plus de blessés que de morts pendant cette guerre, mais tous ne furent pas mutilés et, même s’ils étaient pensionnés, ils ne devenaient pas forcément membres de cette association. Ce nombre ne reflète donc pas la pleine réalité des soldats blessés.
Les conditions pour adhérer à l’association tiennent à l’obtention d’une pension ou allocation due à la guerre. Celle-ci est alors garante d’un mérite, d’une reconnaissance et permet de contrôler facilement la validité d’une adhésion – même s’il y eut quelques abus –.
L’entraide est l’objectif principal de cette organisation et le foyer des Mutilés au 5, rue des Granges de Besançon en était une manifestation. L’oeuvre assure aussi, comme on le lit dans les comptes-rendus de presse, la défense des intérêts de ses membres. Il faut veiller à la revalorisation des pensions, en ces temps d’inflation, mais aussi aider à la réinsertion économique des hommes diminués, dont beaucoup avaient été agriculteurs, et qui ne pouvaient plus assurer le travail de la terre et de l’élevage. Notons que l’Union Nationale des mutilés et réformés (UNMR), s’était réunie le 11 novembre 1917 à Paris et avait jeté les bases et les principes de l’Union des Associations départementales.

Un passage du discours du président de l’association du Doubs, M. Montjardet, mérite une remarque. Il insiste sur une règle de l’association : ne s’occuper ni de politique, ni de religion. Dans le Doubs où la lutte entre cléricaux et anticléricaux restait active, il fallait éviter cette source de division. Le même souhait était fait pour la politique afin de ne pas permettre le prosélytisme pour un parti ou un mouvement.
« Ni politique, ni religion, mutilés seulement » était une sorte de devise de l’association.

En fait, la droite y avait beaucoup plus de membres que la gauche et nombreux sont ceux qui choisirent aussi les ligues pour mouvement afin de manifester leurs aspirations politiques anticommunistes, antiparlementaires, antisémites.


A chaque évocation de la Grande Guerre, ou de l’après-guerre comme dans ce cas, mon grand-père paternel revient à ma mémoire.
Jean  Constant Jacquet fut grièvement  blessé le 10 octobre 1914 et amputé de la jambe gauche, au niveau de la cuisse. Pour lui, la guerre fut courte, mais il la vécut pleinement, en combattant pendant plus de deux mois.
(André Maginot, lui aussi, fut gravement blessé à une jambe en novembre 1914 et réformé).

Dès le 4 août 1914, au sein du 152e Régiment d’Infanterie, celui de ses classes à Gérardmer, Constant participait aux attaques dans la vallée de la Fecht, à Soultzeren et jusqu’aux portes de Colmar avant de reculer et se replier en arrière de Munster. Le 25 août, il était versé dans la 5e Cie du 121e Régiment d’Infanterie. Celui-ci avait été décimé à Badonviller et Petitmont–Hartzviller en août et il fallait le reconstituer par des renforts pour tenir sur la vallée de la Mortagne vers Rambervillers et Anglemont (88) alors que commençait le sursaut de la Marne. Le 12 septembre, le régiment était déplacé par train vers l’Oise.

À la mi-septembre, les fantassins retournaient au combat à Carlepont – Tracy, dans l’Oise, puis à Lassigny à la fin du mois. Les affrontements se poursuivirent près de Roye et dans le Santerre (Parvillers – Somme) début octobre. Là, le régiment s’abrita dans des tranchées et subit des bombardements du 7 au 13 octobre. Le 10,  Constant Jacquet recevait un éclat d’obus dans la jambe gauche.
Pour lui commençaient les premiers soins au poste de secours et les souffrances accrues en raison de l’amputation. Les mois suivants se passèrent d’hôpitaux en hôpitaux pour finir par une convalescence à Angers. Il fut réformé et pensionné dès avril 1915.

C’est un effort paradoxalement fructueux et vain que d’essayer de se mettre à la place de ces soldats pendant ces deux premiers mois de guerre au rythme infernal.
Fructueux car on parvient à compatir vu les dures conditions auxquelles ils furent soumis : marches incessantes, manque de sommeil, accrochages avec l’ennemi, explosions et tirs meurtriers, repos trop brefs, manque d’eau et de nourriture, fatigue extrême, pensées morbides, peurs des blessures et de la mort …
Mais cette empathie ne peut suffire car il faut avoir vécu ce rythme terrible, cet imbroglio d’ordres et de contre-ordres, ces déplacements à marche forcée, le creusement des premières tranchées dans le Santerre picard et le vacarme des tirs et surtout cette présence de la mort, l’horreur des blessures graves, l’insoutenable douleur du blessé…

Même Maurice Genevoix, dans La Mort de près (éditions Plon, 1972), lui aussi gravement blessé à la Tranchée de Calonne en 1915, parle de la difficulté à comprendre l’autre, le blessé.

C’est pourquoi il paraît vain de prétendre se mettre à leur place.

Membre de l’association des mutilés et réformés n°1 de la section de Morteau ( ci-dessous, carte datée de mars 1921 – il a alors 33 ans), Constant avait-il pris le train Morteau-Besançon pour assister à cette journée des mutilés présidée par le ministre ? Je n’en ai aucune trace, mais il y’eut 400 participants au banquet de ce dimanche 17 avril 1921. S’il ne put être présent, il lut assurément la presse locale pour en suivre le déroulement a posteriori.
Son état de mutilé était devenu un statut avec la pension et l’adhésion à l’association.

Mort en 1953, à 65 ans, Constant m’a laissé de rares souvenirs directs ; j’avais à peine plus de trois ans lorsqu’il est décédé. Toutefois, habitant pendant quelques années la maison où il avait vécu, je côtoyais des objets assez nombreux qui lui survivaient. Je revois encore les prothèses de jambe suspendues au-dessus d’un vieux placard du grenier et mon frère et moi les décrochant pour les observer de près. On apprend à la lecture de la Dépêche de ce 18 avril 1921 que le remplacement des appareillages était possible au bout de trois ans. Ceci explique le nombre de prothèses inutilisées et abandonnées. Leur changement s’imposait pour s’adapter à un moignon lui-même modifié avec le temps et douloureux. Ces douleurs sont signalées sur sa fiche matricule.
Une des dernière photographies le montre debout avec un simple pilon ; il ne supportait plus les prothèses assez sophistiquées, compliquées à installer.

Parmi les autres choses qui avaient appartenu à mon grand-père, un véhicule adapté à son handicap et sur lequel j’ai pu monter pour jouer à la conduite : un tricycle Monet-Goyon modèle GZA.

Sinon, des colliers de chevaux rappelaient qu’il avait reçu une formation de bourrelier en tant que mutilé devenu inapte à beaucoup de métiers. Je ne l’ai jamais vu assis à son atelier. En 1952-53 où j’aurais pu l’y voir, il était déjà trop mal pour travailler régulièrement. Mais l’outillage et des colliers restèrent longtemps en place.
Lors de sa visite à Besançon, André Maginot visita l’école professionnelle de rééducation du quartier Saint-Claude. Plusieurs formations y étaient délivrées pour les mutilés. Mon grand-père bénéficia de différents stages dont un de vannerie à Fayl-Billot en Haute-Marne.

Enfin, enfants, mon frère et moi devions respecter le calme le plus absolu pendant la sieste de l’ancêtre. Sa dernière année de vie dut être difficile, expliquant un homme grognon dont les souffrances pouvaient lui donner l’abord bourru qui m’est resté en mémoire.

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