A propos du journal d’Auguste Castan (oct. 1870-mars 1871).

La Bibliothèque Municipale de Besançon détient de nombreux écrits de son ancien bibliothécaire et archiviste Auguste Castan, dont ce journal de 160 pages couvrant la période du 17 octobre 1870 au 22 mars 1871. Besançon était alors prise dans la guerre franco-prussienne et la ville menacée d’être assiégée et investie.

Les remarques suivantes ont été rapidement rédigées après lecture des lignes de Castan et n’ont pas l’ambition de les analyser de façon exhaustive.

A la recherche constante de l’information

Comme beaucoup de contemporains abasourdis par les batailles perdues, par une situation incompréhensible pour celui qui la vit, Auguste Castan est à l’affût de la moindre connaissance des évènements, des faits qui permettent de se faire une idée de ce qui se passe.

Comme bibliothécaire archiviste responsable de la bibliothèque municipale, il dispose d’une bonne information locale. D’abord par son entregent avec les notables bisontins qu’il fréquente, les officiers qu’il rencontre et particulièrement ceux qui approchent le gouverneur de la place de Besançon. Pour les évènements qui se déroulent en Franche-Comté et Bourgogne, il ne manque rien d’essentiel car il reprend les dires de témoins directs et sa connaissance de la géographie locale lui permet de les situer avec précision.
Il suit pas à pas le siège de Belfort. Avant janvier 1871, il ignore cependant la dureté des conditions supportées par les assiégés. Et il répète des rumeurs infondées comme la mort du général prussien Werder par un tir de franc-tireur (16 décembre). Enfin, pour la vie quotidienne, il lui suffit de prendre ce qu’il voit et ce qu’il vit pour nous en restituer les conditions. Il décrit parfaitement le terrible hiver 1870-1871 avec ses températures souvent à -15° et -20° et avec parfois 40 cm de neige. «L’hiver devient atroce » dit-il le 11 décembre. Il en voit les inconvénients, mais en conçoit aussi satisfaction en pensant que le « général hiver » gêne l’ennemi. En janvier-février 1871, il note la forte mortalité enregistrée à l’état-civil de Besançon, l’abattage de troupeaux malades et la vie chère insupportable aux plus pauvres.

Pour ce qui se passe à l’extérieur de la ville et de ses environs, il est souvent dans l’erreur car ses connaissances des faits dépendent aussi des journaux qui arrivent tardivement à Besançon et se trompent étant eux-mêmes parfois mal informés.
Il sait ses informations incertaines et il n’affirme jamais ce qu’il écrit de façon péremptoire. Il n’a pas de certitude et prend la précaution du conditionnel et cite ses sources. Il rectifie ses erreurs de la veille dès qu’une autre information, lui paraissant plus sûre, le lui permet

La diversité de ses sources pour la connaissance de ce conflit est étonnante et repose pour partie sur les lettres qu’il reçoit ou celles dont on lui communique le contenu quand elles émanent de personnages aux relations les rendant dignes de foi. Ainsi, le 18 novembre on le voit puiser à des informations émanant d’une lettre de Mme Bismarck et une autre d’un officier de l’armée badoise, lettres parvenues à Besançon ; la première (il prend soin d’écrire : « que l’on dit envoyée par Mme Bismarck ») adressée à une alliée d’une dame de Saint-Maurice (paroisse de Besançon), la seconde provient d’un neveu d’une famille bisontine, les Vieille.
Une de ses meilleures sources épistolaires est constituée par son réseau de relations professionnelles en tant que bibliothécaire en titre de la ville de Besançon. Le 25 novembre 1870 le directeur de la Bibliothèque de Berlin lui fit parvenir une lettre de son frère prisonnier à Stettin.
Mais le courrier est irrégulier, surtout en janvier 1871 et Castan s’en agace.

On apprécie son discernement sur le contenu des journaux en confrontant ce qu’on y lit à d’autres sources et en les comparant. C’est comme cela, en novembre, qu’il est convaincu de la fausseté des écrits de l’Union Républicaine sur le sort de Belfort déclaré bombardé. Il pense ce journal influencé par les nouvelles, sciemment mauvaises, provenant de Suisse et manipulées par des germanophiles. Il loue au contraire ce que dit le Salut Public sur Belfort qui, en effet, ne sera bombardé qu’à partir du 4 décembre.
Il a soin également de confronter les faits à ce qu’il connaît du passé et ce féru d’histoire note ce qui lui paraît éclairant pour le présent. C’est ainsi qu’il fait une fois référence à Jeanne d’Arc quand il lui semble que l’espoir est encore possible (le 13 novembre), ou encore à Jacques Callot.

Au final, il connaît les grands évènements militaires et politiques et parvient à dresser régulièrement une vue générale de la situation dans ses évolutions, sans trop se tromper sinon qu’il veut souvent se persuader qu’il y a encore de l’espoir ; c’est pourquoi, à tort, des échecs sont perçus comme des succès partiels.

Des prises de position mesurées

Il essaie de ne pas laisser transparaître trop nettement ses idées politiques pour ne pas être taxé de partialité ; peut-être aussi en s’imposant une sorte de droit de réserve pour ne pas déplaire à son employeur, la mairie. Cependant, (16 novembre) on sent Auguste Castan frileux dans son acceptation de la République au début de la guerre, un mois et demi après la proclamation du nouveau régime. A partir du 2 décembre 1870, il condamne le second Empire à l’occasion de l’anniversaire du coup d’état de 1851 ; mais c’est en raison de la situation désastreuse dans laquelle Napoléon III a mis le pays par sa déclaration de guerre à la Prusse plus que par opposition politique.

Son adhésion à la République reste donc en demi-teinte ; il critique les propos enflammés de Gambetta qui encouragent à la résistance et aurait préféré des négociations peu après la reddition de Metz (28 octobre).

Evidemment, il témoigne de son hostilité aux Prussiens et devient belliqueux à leur encontre. Après tout, Victor Hugo lui-même dans « l’Année terrible » nous surprend, lui qui haïssait la guerre, quand il appellait « Aux armes citoyens, aux fourches paysans... » (Novembre VII). Castan se complaît à présenter l’ennemi dans ses exactions, mais prend soin de différencier les nations allemandes pour accuser surtout les Prussiens.

A plusieurs reprises au long de ces cinq mois, il s’instaure stratège, tacticien, politique. Comme beaucoup d’observateurs, après un évènement fâcheux, il prétend qu’il aurait fallu faire autrement et devient donneur de leçons. Il ne faut pas y voir de prétention, mais seulement la colère de l’incompréhension. Comment la France, pays puissant, modernisé, à l’élite brillante, à l’armée expérimentée a-t-elle pu se faire piéger dans cette guerre et la perdre?. Comme tout le monde, Castan subit la défaite assurée de jour en jour, la catastrophe annoncée depuis la reddition de Sedan le 2 septembre et le début du siège de Paris le 17. N’oublions pas que son journal débute le 17 octobre et qu’à cette date un sursaut français réussi est improbable. D’ailleurs, dès le 5 novembre, Castan pensait qu’un armistice allait être signé (alors qu’il faudra attendre le 28 janvier 1871).

Il est déterminé quand il s’agit de juger des hommes chargés de la défense de Besançon. Mais on le voit évoluer dans ses avis à leur encontre. C’est le cas envers le capitaine de vaisseau Rolland, d’abord surnommé « sac à diable » quand celui-ci menace de détruire la ville si elle demande la reddition. En décembre, devenu général et gouverneur de la ville, Castan continue à le considérer rude envers les Prussiens … et les Bisontins. Il cite des propos tenus à ses officiers  le 11 décembre  par cet Orlando furioso : « vous savez Messieurs, on ne se rendra pas, et plutôt que de livrer la maison, on  la fera sauter »
Il rendra justice à cet homme en mars 1871, reconnaissant la justesse de sa tactique qui consista à construire ou améliorer un maximum d’ouvrages défensifs, y compris à distance de la ville. Mais il admettra alors le rôle essentiel de Belfort qui détourna les Prussiens d’un siège de Besançon, tant ils avaient du mal avec la ville du lion. Il proposa une médaille en l’honneur de Rolland (voir infra).

On le sent peu indulgent et même méprisant vis à vis de ceux qui pensent protéger Besançon par la prière à Saint-Ferjeux et Saint Férréol. Il ironise envers l’archevêque de Besançon qui organisa une souscription pour ériger une église si la ville échappait au bombardement (29 janvier). Mais il a reconnu le parti pris par le clergé en faveur de la guerre contre l’ennemi.

L’opinion selon Castan

Ce journal reflète assez bien ce que pouvaient penser certains notables et des élites instruites comme ce conservateur de bibliothèque. Conscient de la gravité de la situation, critique à l’égard du commandement, du moins tant que la ville est menacée de siège, adhérant avec précaution au nouveau régime républicain, puis condamnant sans réserve le second Empire quand il est clair qu’il  ne survivra pas à l’épreuve.
On ne devine pas précisément l’état de l’opinion dans son journal sinon pour les jours les plus dramatiques quand il parle des peurs et même de la panique qui gagne la ville. Et il montre clairement la réaction nationaliste qui galvanise la population. Elle est bien décrite le 8 décembre quand le clergé soutient le mouvement en acceptant la fonte des cloches pour des canons et en encourageant les séminaristes à s’engager dans l’armée.

Cet intellectuel n’est pas coupé des gens modestes qui souffrent, même s’il admet ne manquer de rien, ce qui n’est certainement pas le cas des plus pauvres et des réfugiés dans la ville. Il signale la hausse des prix des denrées de première nécessité surtout en janvier-février ; de même la mortalité en forte hausse, touchant avant tout des militaires malades. Il fait suffisamment de remarques sur les soldats mal équipés ou blessés, mais il n’a pas la proximité de l’ambulancière, Madame Febvay qui, dans son journal couvrant la même période, s’est penchée sur les plaies de ces hommes.
Alors qu’il devrait être Garde National (tout homme valide jusqu’à 40 ans, et Castan en a alors 37), donc mobilisé, sa fonction lui permet d’y échapper en payant un remplaçant. Il n’est pas au milieu des soldats locaux.

Toujours est-il qu’il fait part constamment de son intérêt et de son amour pour sa ville : son ou notre Besançon. Il fait confiance aux fortifications qui l’entourent et à celles que le gouverneur Rolland perfectionne ou ajoute. La population des environs aussi, car elle vient s’y abriter à la mi-octobre quand les Prussiens approchent pour la première fois. Les épisodes les plus forts par l’inquiétude, voire la panique, qu’ils provoquent dans la population locale figurent en bonne place dans cet écrit: octobre 1870, quand les Prussiens approchent et que tout le monde pense qu’il vont tenter d’investir la place et fin janvier 1871, avec la débâcle de l’armée de Bourbaki et la crainte renouvelée d’un siège.


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Pour aborder ce journal avec une transcription en rendant la lecture plus aisée et avec des annotations explicatives, on peut se reporter à Sandra Chapelle, mémoire de Master à l’Université de Franche-Comté en 2009.

A la lecture répétée de ces 160 pages manuscrites, il me reste l’impression que cet érudit et clairvoyant personnage, certes assez bien informé, a pu rédiger certaines parties postérieurement aux jours évoqués et non au jour le jour comme le voudrait un journal personnel.
C’est peut-être pour cela que l’annotation préalable (ajoutée par sa femme semble-t-il), si elle précise que ces lignes ont été écrites au courant de la plume, ajoute qu’elles ne sont pas destinées à l’impression.

Castan a été marqué par cet épisode. Il en conçut un projet de médaille commémorative de la préparation du siège par la ville, de décembre 1870 à mars 1871, et en l’honneur de Rolland. La Bibliothèque de Besançon en garde la maquette :

Ayant lu, parallèlement à ce journal, « l’Année terrible » de Victor Hugo, je puis noter que ce que le grand poète accorde à Paris, Castan l’accorde à Besançon – Cependant, le bibliothécaire ne néglige pas les évènements parisiens dont il rend compte comme il peut avec ses informations tardives et lacunaires – De plus, la construction chronologique du livre d’Hugo, bâti mois par mois d’août 1870 à juillet 1871, rejoint en cela la relation quotidienne, et forcément mensuelle, à laquelle s’est livré Auguste Castan. L’analogie entre les deux s’arrête à ces remarques.

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