les monuments aux morts, monuments de la discorde ?

Diverses éditions des journaux de Besançon du début 1920

Ces quelques lignes ne retracent pas la diversité de ces édifices du souvenir, mais évoquent des débats, tensions et autres rivalités qui accompagnèrent la décision d’ériger ces monuments dans quelques communes de Franche-Comté. Le cas de Besançon a déjà été évoqué ici et a permis de repérer des discordes auxquelles la municipalité dut faire face : quel emplacement choisir ? Quelle taille et quelle forme donner au monument ? Quels artistes ou fabricants retenir ? Fallait-il une référence religieuse dans la sculpture ?

Dans toutes les communes il n’y eut jamais de refus net d’un monument, mais la lecture de la presse locale permet de comprendre que certaines personnes, en tergiversant, en soulevant divers problèmes, n’avaient pas envie de dépenser les sommes que nécessitaient ces réalisations ou désapprouvaient le choix fait par les élus. Si toutes les familles qui avaient perdu un proche s’accordaient pour cette dépense et s’honoraient à l’avance de voir figurer le nom (ou les noms) de ces êtres chers prématurément disparus, d’autres réveillaient de vieilles rancœurs internes à leur commune, des rivalités ancestrales opposant certains habitants.
À Besançon où plus de 1500 noms devaient figurer sur le monument, un parchemin les recueillit et celui-ci fut glissé dans un étui métallique enchâssé dans le monument. Mais dans villages ou villes plus modestes, les noms des morts étaient gravés sur le monument, et cela put causer des dissensions par jalousie, envie. Ces désaccords difficiles à étaler sur la place publique, car honteux, se cristallisèrent sur trois types de récriminations plus acceptables: l’emplacement du monument, son aspect et donc son coût, et la présence ou non de signes religieux comme la croix du Christ.

Partout l’on rivalisa d’entrain pour perpétuer auprès des générations futures la mémoire des morts pour la France, mais il n’y eut pas unité de sentiment et de pensées autour de ces monuments.

Le coût du monument fut une première pomme de discorde.
Ainsi, à Maîche, la remarque faite par le correspondant de la Dépêche Républicaine – « l’époque est mauvaise au point de vue des frais à envisager pour cela ; mais il est des choses qui ne se remettent point. » –  La première assertion fait comprendre qu’il y eut dans la Municipalité des voix pour critiquer la dépense en raison du contexte de vie chère et d’appauvrissement de beaucoup. Mais la majorité accepta l’effort dû aux familles les plus affectées.
La famille Piquerez avait perdu quatre des siens.

Les communes procédèrent souvent de la même façon : vote d’une somme au budget, recours à une souscription (cf. les exemples de Sochaux dans le Doubs ou de Jussey en Haute-Saône), mise au concours des  propositions de monuments pour les communes les plus importantes – qui mirent en place une commission nommée par les élus – choix sur propositions de professionnels pour les plus petites.

Des municipalités modestes s’associèrent avec d’autres pour réduire la dépense et obtenir un monument digne de ce nom. Dans le Doubs, c’est par exemple le cas de la commune de Vauchamps associée à celle de Bouclans.

L’emplacement du monument pourrait paraître secondaire à partir du moment où il est bien visible et sur un terrain public. En fait, il fut souvent source de dissensions. Dans le Petit Comtois du 23 avril 1920, l’exemple du Deschaux, commune du Jura, montre que cela finit parfois au tribunal.
Lors du vote pour ratifier le lieu d’érection du monument aux morts, « plusieurs électeurs présents dans la salle des délibérations, pour la plupart ayant eu des enfants tués pendant les hostilités, et qui avaient déjà protesté avec maints autres habitants dans une pétition au sujet de l’emplacement mal choisi à leur avis […]  élevèrent la voix avec énergie et prononcèrent des paroles blessantes à l’égard de M. le maire et de six conseillers. […]
Plainte fut portée et neuf habitants du Deschaux comparurent sous l’inculpation d’outrage à maire et conseillers municipaux.

Reste un domaine particulièrement sensible, celui du  sentiment religieux, très fort dans le Haut-Doubs catholique, mais également dans le bas pays comme à Besançon. Aussi, fréquemment, rencontra-t-on la volonté d’insérer au moins une croix dans le monument.

A Villers-le-Lac, la question de la présence ou non d’emblèmes religieux fut posée, comme elle le fut à Besançon à peu près au même moment.
Une pétition pour une croix recueillit de nombreuses signatures.

Mais le conseil municipal vota tout de même par 11 vois contre sept pour l’absence de cet emblème religieux au grand dam de L’Eclair Comtois qui appelait à mettre au pilori les noms des onze conseillers.

L’Eclair Comtois du 1er avril 1920 rappelait alors ce que disait la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat sur ce sujet. Sans ambiguïté, elle interdit tout signe religieux sur les monuments publics. C’est pourquoi, ce journal catholique ajoutait qu’il était possible d’élever un monument religieux dans une église ou sur un terrain privé.
C’est pourquoi les églises abritent  toujours de nombreuses plaques commémoratives des morts de 1914-1918 avec des emblèmes religieuses.

La commune de Morre, proche de Besançon, connut un épisode de tension bien restitué par la Dépêche Républicaine du 28 avril 1920. L’initiative du monument ayant été le fait du curé du village, la présence d’une croix sur le mausolée semblait acquise. Mais la mairie finit par s’y opposer et ce fut sur un terrain privé que fut élevé le monument aux dix-neuf morts de la commune.
Une croix en chapeaute l’obélisque.

https://www.geneanet.org/cimetieres/view/203967

Lors de leur inauguration, ces monuments ont rallié la majeure partie des citoyens. A ce moment-là, la presse locale ne permet pas de percevoir des différents entre habitants. Au contraire, elle parle d’union, notant souvent que toute la population s’était rassemblée autour de l’édifice bien fleuri pour l’occasion. Les discours étaient plus ou moins remplis d’émotion, insistant sur la reconnaissance de la commune pour les sacrifices faits par ces jeunes hommes et leur famille. Evidemment, on remarquait avant tout la présence des anciens combattants, mais les enfants, également associés à la manifestation, témoignaient de la volonté d’un culte du souvenir entre générations.
La zizanie, disparue ce jour-là, pouvait sourdre à nouveau sur d’autres sujets. Les querelles de clocher sont souvent les plus tenaces.

2 commentaires sur “les monuments aux morts, monuments de la discorde ?

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