« La Presse Bisontine », journal éphémère né d’un long conflit social

Édition du 14 janvier 1920

Le mercredi 14 janvier ne parurent ni le Petit Comtois, ni l’Éclair Comtois, ni la Dépêche Républicaine de Franche-Comté, mais à leur place la Presse Bisontine.
Comme l’indique la bannière de cette édition, la publication émanait de la section bisontine de la Chambre syndicale des maîtres-imprimeurs de Bourgogne-Franche-Comté.

La première colonne livrait des explications à cette disparition momentanée des trois titres habituels édités à Besançon, Petit Comtois, Éclair Comtois et Dépêche Républicaine de Franche-Comté, et leur remplacement par ces deux pages sous le titre de Presse Bisontine.
Un long conflit commençait entre les ouvriers et les patrons imprimeurs. La Grève des ouvriers du Livre, en Bourgogne et Franche-Comté allait durer plus d’un mois. Les patrons voulurent conserver une édition par nécessité financière et pour satisfaire partiellement leurs abonnés.
Le contexte politique national et international explique aussi la dureté du conflit.

Cette Presse Bisontine, journal neutre qui ne dissociait plus les opinions de chaque titre de gauche modérée, du centre et de droite cléricale, parut régulièrement du 15 janvier au 17 février, (à l’exception des 20 et 21 janvier et 3 et 10 février), plus longtemps que ne l’espéraient les propriétaires.

Le 17 janvier, on apprenait que les deux titres habituels édités à Dijon, le Bien Public et le Progrès de la Côte d’Or étaient eux aussi remplacés par la Presse de Dijon pour les mêmes raisons qu’à Besançon.

La presse parisienne avait connu un conflit comparable en novembre 1919, pendant trois semaines, du 11 novembre au 1er décembre inclus. La seule édition avait alors été la Presse de Paris, organisée par les patrons. Les typographes avaient obtenus des augmentations de salaire notables. La presse et les imprimeries de Besançon, Dijon et Dole entraient alors dans un rapport de force identique.

On saura, le 17 février, date de la reprise des trois éditions indépendantes, que durant toute la durée de la grève (soit trente-trois jours) l’impression de la Presse Bisontine avait été assurée par les équipes de l’Eclair Comtois. Il dut y avoir moins de grévistes à l’Eclair Comtois parce que le personnel y était moins (ou pas) syndiqué que dans les deux autres journaux de Besançon.
Au début du conflit, les patrons ont cru pouvoir imprimer rapidement trois versions différentes respectant la physionomie propre à chaque journal, il n’en fut rien et la Presse Bisontine se contenta de renseigner ses lecteurs, sans parti pris.

La dernière édition de la Presse Bisontine, le 15 février 1920, concernant encore les trois éditions locales, publia l’accord sur la reprise du travail – intitulé fin de grève – entre la Chambre Syndicale des patrons imprimeurs locaux et le secrétaire de la Fédération des Travailleurs du Livre, Albin Villeval.

Ce texte insiste sur le malentendu à l’origine de la grève. Un responsable ouvrier dijonnais aurait enclenché la grève en persuadant les gens du Livre que le patronat souhaitait des accords particuliers et non un accord régional unique. Or, les maîtres-imprimeurs eurent beau démentir (cf. édition de la Presse Bisontine du 30 janvier 1920), la méfiance entraîna la durée de la grève.

Albin Villeval (1870-1933) a droit à une riche notice biographique dans le Maitron.  Sa jeunesse de typographe, anarchiste, insoumis au service militaire, lui valut d’être fréquemment condamné, contraint à la clandestinité. Dès 1899, il eut des responsabilités au syndicat du Livre pour les correcteurs. En 1920, quand il signa cette « fin de grève », il était depuis quelques jours le Secrétaire adjoint de la Fédération du Livre.
Par la suite, Villeval garda constamment une position en faveur de l’unité syndicale alors que la scission de la gauche socialiste conduisait aussi à la division syndicale.

Quand cessa le conflit, le 15 février, les trois journaux se remirent en état de marche pour une reprise d’édition le 17. A cette occasion, seule la Dépêche Républicaine fit connaître un avis sur cette période de lutte. Ni l’Eclair Comtois, ni le Petit Comtois, trop impliqués politiquement pour risquer de blesser les grévistes, ne firent de commentaires. Les rédactions, trop contentes de reprendre l’activité, étaient dans un esprit de conciliation.

Il ressort de cette position de la Dépêche Républicaine le même point de vue que celui cosigné par les patrons et les délégués ouvriers : la volonté de ne pas garder rancune de ce conflit pour travailler en bonne entente. Difficile de croire à cette conciliation apparente sans imaginer des rancoeurs de part et d’autre.

Dans le Doubs, depuis 2001, un magazine mensuel porte le même nom de Presse Bisontine.  Né dans le Haut-Doubs, à Morteau, à l’origine aussi d’une autre édition, celle de la Presse Pontissalienne, ce journal est un mensuel d’opinion contrairement à son ancien prédécesseur, quotidien, et il a l’ambition de durer alors que l’autre était conçu pour être éphémère et suppléer bon an mal an les trois éditions bisontines habituelles.

Deux billets seront publiés les 18 et 25 janvier. Ils permettront de revoir certains aspects de ce conflit social impliquant la presse locale.

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