« Le bon système »

Le Petit Comtois du 6 octobre 1919.

« Injustice du système, emprisonné par le système, lutte contre le système »… Autant de propos entendus depuis des lustres et repris par le mouvement des Gilets Jaunes depuis novembre 2018.

Or, voici une action déterminée entreprise par des ouvriers de Rouen au début octobre 1919. Le contexte est celui de l’après-guerre, de la vie chère qui exaspère les plus modestes et dont la presse se fait l’écho quotidiennement depuis des mois. On attend du gouvernement des mesures de rétorsion contre les mercantis, on cherche des coupables, on se plaint, on râle…

Le mouvement des Gilets Jaunes ne désapprouverait pas les méthodes ici décrites. Mais ses adeptes ont peut-être plus connaissance des réalités économiques actuelles qui entrent dans l’élaboration d’un prix de vente. Aussi, bouchers, épiciers, charcutiers, crémiers, bistrots et restaurateurs ne sont-ils pas, aujourd’hui, l’objet de la spoliation réalisée en 1919 par ces ouvriers pour faire face à la vie chère : se servir sur le marché, ou prendre un repas complet chez le restaurateur et ne payer que la moitié du prix annoncé.

C’est ce que firent ces ouvriers de Rouen et ce que l’auteur de cet article, M.Roux-Costadau, défend comme un bon système de lutte contre la vie chère

C’est un appel à l’anarchie, non déguisé, un appel à régler ses problèmes soi-même, sans attendre l’aide des gouvernants.

Voilà un article aussi inattendu que paradoxal dans le Petit Comtois qui a pris soin depuis août de donner des leçons d’économie à ses lecteurs, leur faisant parfaitement comprendre le pourquoi de l’inflation. Démontrant la complexité des causes, même si l’offre insuffisante était d’abord mise en avant. Le Petit Comtois a plus souvent habitué ses lecteurs au respect de la propriété, de la libre entreprise et de la libre fixation des prix.

Certes, une part de ces prix prohibitifs, en 1919, est due à des commerçants malveillants et cupides, mais y voir une cause générale et unique de la hausse est aussi absurde que diffamatoire vis-à-vis de ces professions. Jamais l’auteur de ces lignes n’évoque les prix auxquels ces commerçants ont acheté leurs marchandises. Et imaginer que tous doublent les prix par rapport au coût de leurs achats  est absurde.

C’est ignoré les cours mondiaux, la raréfaction de certaines marchandises, les marges des grossistes comme celles des producteurs; c’est taire la hausse des salaires alors que l’on a besoin de main-d’œuvre – et elle s’est raréfiée avec les pertes d’actifs depuis la guerre – et de tous les intrants.
 (Par exemple, L’Éclair Comtois du 30 août 1919 signalait qu’un ouvrier vigneron était payé 150 f avant guerre et 700 f en 1919, que le prix des engrais, du sulfate, du souffre pour le traitement des vignes avait doublé ou triplé – cela pour expliquer les prix du vin multipliés par 5 ou 6 sur la même période)

Mais il faut des responsables et quoi de plus facile que de désigner le dernier maillon de la chaîne.

Il y eut des procès verbaux à l’encontre de certains vendeurs abusifs comme celui décrit par le Petit Comtois du 3 octobre, à Villersexel. (dans le cas de la livre de beurre, le prix normal avait été annoncé à 5 fr et la marchande incriminée la vendait 6 fr 25). Mais ces sanctions furent rares et des ligues de consommateurs s’érigèrent en justicières des prix, faisant craindre des mesures expéditives et discriminatoires.

Le Rire du 2 août 1919 in Gallica Bnf

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