Leçons d’économie du Petit Comtois à propos de « la vie chère »

Diverses éditions du Petit Comtois d’août et septembre 1919

On a plusieurs fois souligné la qualité de ce journal d’opinion qu’était le Petit Comtois. Même si ses positions partisanes pouvaient parfois déraper, il adoptait habituellement une modération de ton appelant ses adversaires (en l’occurrence, localement, l’Eclair Comtois) au débat plus qu’à l’invective. Et puis, hors du champ politique, il prenait soin d’instruire et de donner à réfléchir. C’est le cas durant ces mois d’août et septembre 1919 avec 8 articles dans les premières colonnes de la une, tous consacrés au problème crucial du moment : la vie chère.
Ces écrits, véritables leçons d’économie, sont dus à un rédacteur occasionnel du journal, Julien Durand, avocat à la cour d’appel de Besançon et conseiller municipal.
Mais l’on comprend pourquoi le journal lui ouvre ses colonnes en se reportant le mois suivant, quand les candidatures aux législatives sont alors connues. Julien Durand se présente alors avec le Parti Républicain Démocratique, alliance électorale dont le parti radical-socialiste fait partie. Faut-il rappeler que le Petit Comtois en est l’organe de presse?

Mais voyons d’abord comment « la vie chère », l’inflation, affectait les Français et provoquait des situations de misère, de mécontentement, de drames sociaux, de délinquance et de violence contre les mercantis.  Toute la presse en faisait état et aurait souhaité que l’on punisse des responsables. Le supplément illustré du Petit Journal daté du 17 août 1919 rappelle ainsi comment l’on sanctionnait fortement les mercantis autrefois. Le journal rappelle qu’il y eut même, en 1919, deux députés qui voulaient leur appliquer la peine de mort. Des ligues de consommateurs se constituèrent pour surveiller les prix. La grogne était telle que les autorités furent chargées de fixer des prix normaux, des références.

Supplément illustré au Petit Journal du 17/08/1919

Et des gendarmes dressèrent des Procès-Verbaux. Les tribunaux correctionnels condamnèrent à des amendes quelques commerçants ou producteurs aux pratiques abusives.
On imagine l’ambiance sur les marchés et dans certains commerces ! Surtout, là où des ligues de consommateurs voulaient imposer leur point de vue.

A la une du  10 septembre, le Petit Comtois a laissé une colonne à un député, le colonel Girod ; désabusé, dépité de voir comment réagissent responsables et particuliers devant ce phénomène. Il ironise à propos de ceux qui considèrent la violence contre les mercantis comme une solution à la hausse des prix.

Et il se réjouit des mesures prises par Henri Roy, un Comtois qui épaule alors Ernest Vilgrain, sous-secrétaire d’Etat au ravitaillement dans le gouvernement Clemenceau. Parmi les mesures prise, à Paris,  il multiplie les baraques Vilgrain. Apparues dès 1917, ces magasins occupaient des baraques Adrian et depuis le printemps 1919, on y trouvait de l’alimentation à des prix « normaux », c’est-à-dire environ 20% moins chers que dans les commerces.

Baraque Vilgrain sur le boulevard Bourdon. Cliché 1920 in Gallica Bnf

Analyser les 8 leçons de Julien Durand prendrait beaucoup de place. Si un lecteur veut parcourir chacune, l’accès à chaque édition en ligne est possible avec le lien hypertexte.

Le premier article est du 24 août et Julien Durand y explique la hausse des prix par la diminution de la production mondiale. Cette insuffisance de l’offre au regard de la demande reviendra dans plusieurs de ses leçons. En bon libéral,  cette loi de l’offre et de la demande (alors déséquilibrée) reste la meilleure explication de l’inflation. Il y voit aussi la solution avec la hausse de la production pour rééquilibrer le marché et l’assainir en tarissant l’inflation.

La deuxième leçon parut le 31 août 1919. Les finances publiques avec la dette en faisaient l’objet de même que la monnaie fiduciaire dont l’abondance expliquait aussi l’inflation (recours à la planche à billet pour payer les créances de l’Etat). Pour réduire la dette, le recours à l’emprunt (commencé pendant la guerre avec quatre grands emprunts nationaux) et à l’impôt sont les solutions données.
Pour l’impôt, Durant prend soin de noter la nécessité d’une charge équitablement répartie.

Dans son troisième article du 7 septembre 1919, le rédacteur tente une explication de la hausse des prix  par l’insuffisance des transports, chemins de fer et marine de commerce, créant des blocages et des pertes de marchandises, aggravant ainsi la pénurie.

Le 14 septembre, dans sa leçon 4, Julien Durand traite des droits sur les importations, ou taxes douanières. Même s’ils ont pour but de protéger la production nationale, ils sont cause de prix élevés car les taxes sur les produits importés sont répercutées sur le prix de vente. Désapprouvant par principe libéral les tarifs douaniers, il estime que leur fixation doit prendre en considération l’intérêt des consommateurs et pas seulement celui des producteurs. Adepte du libre-échange, il connaissait certainement la théorie de l’avantage comparatif de Ricardo.

Julien Durand, le 21 septembre, s’intéresse à la spéculation et la coopération. Admettant que la première existe toujours plus ou moins et que taxes et réquisitions peinent à la limiter, il propose de développer les coopératives pour y faire face.

Estimant que le nombre des coopératives de consommation (3200 en 1913 pour 880 000 membres) est insuffisant, il prône leur multiplication et surtout leur fédération afin de se donner du poids dans la négociation des prix. Et de conclure son article par : pour lutter contre la vie chère, tout consommateur doit devenir coopérateur.

Ces premières  « leçons » ne laissent aucun doute sur l’adhésion au libéralisme économique de leur auteur ; loi du marché, ouverture internationale font partie des explications et des solutions à la vie chère. Mais on notera avec intérêt que la dernière recommandation, le développement des coopératives de consommateurs, relève plus d’un principe de solidarité et de correction du marché libéral dans ses excès. Le syndicalisme revendiquait cet état d’esprit et développait les coopératives de ce type. (La suite le 19 septembre)

Le prix des guerres : https://twitter.com/Balkan45/status/1115168245890322432?s=20

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