À propos du verdict au procès de l’assassin de Jaurès

Le Petit Comtois du 25 avril 1919

« Verdict de classe», c’est le titre de la tribune tenue par Jules Bluzet dans le Petit Comtois du jour. Il reprend ce qu’il a lu sur une affiche de la Fédération socialiste lors d’une manifestation à Lyon en l’honneur de Jaurés, le dimanche 20 avril précédent, après que son assassin, Raoul Villain, ait été acquitté. Mais il ne s’approprie pas ce jugement du jugement. Il le condamne et l’on trouve un Jules Bluzet tout de modération et d’intelligence, sans les vitupérations auxquelles  il a habitué ses lecteurs du Petit Comtois.

Non, il n’approuve pas cette abrupte formule, « verdict de classe », car elle est très politique et pousse les français à la division à un moment de reconstruction où l’Union sacrée aurait encore toute sa raison d’être.
Et Bluzet explique son point de vue en rappelant ce qu’est un jury d’assise, constitué de personnes de tout milieu social, impressionnable, influençable par le savoir-faire et surtout le savoir-dire des avocats. Les jurés jugeant non pas avec la loi mais avec leur cœur ajoute-t-il. Il précise aussi que les témoins, cinq ans après le meurtre, ne sont plus sous le coup de l’émotion et parlent de l’accusé sans colère et sans haine. Avec d’habiles plaidoiries allant jusqu’à prétendre que Jaurès lui-même acquitterait son assassin, avec l’accusation qui, elle-même, lance « je ne m’oppose pas à la clémence du jury », était-il envisageable que le jury n’acquitte pas ? Non, dit Bluzet, ajoutant que lui-même aurait acquitté Villain.

Il comprend le ressenti d’injustice de beaucoup ; en effet, on voit un « deux poids, deux mesures » entre le verdict à l’égard de Villain et celui contre Emile Cottin, responsable de l’attentat contre Clemenceau le 19 février précédent et condamné à mort (même si Clemenceau demanda sa grâce avec  peine commuée en dix ans de prison). Or, Bluzet souligne justement que Cottin a été jugé  très rapidement (le 14 mars, moins d’un mois après son forfait) par un conseil de guerre, une cour militaire, alors que Villain l’a été cinq ans après par une cour civile (procès du 24 au 29 mars 1919). L’émotion n’était plus la même et la défense avait plus de moyens. Il n’était pas possible d’imaginer un seul instant deux procès comparables.

Jules Bluzet fait preuve de sens politique en regrettant la position de nombreux socialistes qui s’élèvent contre cet acquittement de Villain. Il y voit nettement une rupture définitive de l’Union sacrée. Et il a raison, mais il faudrait y ajouter d’autres causes.

Pour terminer, une remarque sur la fin de Villain et de Cottin. Tous deux seront tués en 1936, dans la guerre d’Espagne : Cottin suite à son engagement aux côtés des Républicains mourra au combat le 8 octobre ; Villain parce qu’il vivait à Ibiza depuis 1932, s’y trouva pris dans l’affrontement entre les deux factions espagnoles et fut tué par des anarchistes le 13 septembre.

25 avril 1919, date bien tardive pour un journal de rendre compte du procès Villain terminé le 29 mars. La rédaction s’en explique au début (cf. 1er extrait ci-dessus). Mais cela avait déjà été fait et les trois journaux d’opinion de Besançon  avaient suivi le procès de jour en jour et donnaient le verdict en respectant fidèlement leur ligne politique.

L’Éclair Comtois souligna malignement que les membres du jury étaient d’origines sociales modestes, employés, ouvriers et petits bourgeois quand l’avocat de Jaurès, Paul Boncour, était un châtelain millionnaire. La Dépêche Républicaine se priva de tout commentaire le jour même, relatant seulement les faits, mais se dit déconcertée le lendemain et tenta d’expliquer le verdict du jury. Quand au Petit Comtois, il parla de lourde faute à propos de ce verdict et fit tout de suite la comparaison entre celui  de Villain et celui de Cottin qui l’avait précédé.

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