L’Éclair Comtois « assassine » trois socialistes réunis à Belfort

L’Éclair Comtois du 3 avril 1919

Le vendredi 4 avril, Jean LONGUET, Marcel CACHIN et Oscar-Louis FROSSARD devaient se réunir à Belfort avec des membres de  la section locale de la SFIO, à l’Eldorado. L’initiative en revenait à Frossard, étant lui-même de cette ville.

On peut lire à la une du journal l’Alsace (édition du 04/04/1919) que la réunion n’était pas publique, mais réservée aux socialistes.

L’Eclair Comtois dresse un portrait au vitriol de ces trois socialistes. Rien de nouveau dans le positionnement de ce journal, mais une causticité plus dure que jamais à l’égard des membres de ce parti, qualifiés de phénomènes.
Il est vrai que le contexte a de quoi inquiéter les adversaires du socialisme : poursuite de la révolution bolchevique (on écrivait alors bolcheviste) en Russie, troubles persistants en Allemagne après l’écrasement des Spartakistes, proclamation de la République des Conseils en Hongrie avec Bela Kun et partout tension sociale.

Les socialistes français étaient alors agités et bouleversés par ces événements révolutionnaires russes et d’Europe centrale. Ils allaient bientôt se diviser au congrès de Tours en décembre 1920.  Entre ceux qui choisiraient la IIIe Internationale (ou Komintern) voulue par Lénine et les révolutionnaires russes, depuis mars 1919, et ceux qui voudraient garder la vieille maison socialiste de la SFIO (selon l’expression de Léon Blum), les divergences s’accentuaient. Mais, en ce début avril, on n’en était pas  là. Le Komintern n’avait pas encore imposé ses 21 conditions d’adhésion à l’organisation.

Jean LONGUET (1876-1938) est ici réduit à son statut de petit-fils de Karl Marx, son Boche de grand-père (L’Action Française le traitait de quart-de-boche). Il avait bénéficié d’un sursis d’appel en 1914, car il avait été élu député de la Seine en mai et avait déjà 38 ans ; c’est pourquoi, l’Eclair Comtois le considère comme un tir-au-flanc qui en aurait profité pour protéger les agents de l’étranger. On a là, les pratiques habituelles de l’extrême droite : salir la personne et lui prêter un rôle anti-français.Dans le Maitron [i] on lit un tout autre portrait établi par Gilles Canda. Il le termine par : [il fut ce] militant élégant, dévoué et sympathique, pédagogue désireux de servir, façonné par la vieille morale du “refus de parvenir”, mais aussi celle d’un politique avisé.

Marcel CACHIN (1869-1958) était lui aussi député depuis 1914 et surtout directeur de l’Humanité. Malgré ses 45 ans au début de la guerre, le journal ose  lui reprocher un non-engagement militaire en 1914, et écrit : appartenant à une classe mobilisable, n’a pas été mobilisé. Et pour les missions à l’étranger qu’il accomplit au nom du Parlement, il laisse entendre qu’elles ne furent pas dans l’intérêt de la France. La calomnie, la médisance, encore des pratiques inhérentes à cette rédaction contre ses adversaires politiques.

Le Maitron  signale justement son soutien à la politique de participation à la défense nationale. Avec Frossard, il allait participer au 2e Congrès du Komintern en été 1920 et il défendit l’adhésion à cet organisme auprès des socialistes français, ce qui conduisit à la scission du parti. Il devint une des figures dirigeantes du parti communiste français, né de cette scission, dans l’entre-deux-guerres.

Louis FROSSARD (1889-1946)  Réformé pour cause de bronchite chronique, il en prend aussi pour son grade et le journal note : ne combat pas les Prussiens, combat exclusivement les Français.  Il avait beau être d’origine modeste, puis simple journaliste à Belfort où il dirigeait le Socialiste belfortain devenu Germinal, l’Eclair Comtois le présentait comme profiteur.

Le Maitron –1– en dresse une biographie impartiale qui remarque sa versatilité, en expliquant ainsi son choix d’adhésion à la IIIe Internationale et sa fonction de premier secrétaire du tout nouveau Parti Communiste dès janvier 1921, puis sa démission et son retour à la SFIO en 1924. Il s’afficha comme socialiste indépendant pour participer au Gouvernement en 1935, puis en 1938, sans appartenir pleinement au Front Populaire de 1936.

En 1919, on constate dans ce court billet polémique qu’il ne faisait pas bon de ne pouvoir afficher des états de services militaires du temps de guerre précédent. Cela devenait une tare et un reproche systématique de la part des nationalistes dont le rôle durant le conflit n’était pourtant peut-être pas plus glorieux que celui d’autres.
Et, comme ici il s’agit d’adversaires politiques, ce journal d’opinion s’empresse d’amplifier la non mobilisation de ces trois socialistes en 14-18.

Ni le Petit Comtois, ni la Dépêche Républicaine ne disent mot sur la réunion du 4 avril 1919 à laquelle participèrent ces trois têtes socialistes.

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–1– Le site maitron-en-ligne reprend, parfois dans une version enrichie et avec de l’iconographie, la totalité des 188 957 notices publiées dans l’ensemble du Maitron

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