Déserteurs, tricheurs, profiteurs, embusqués… L’ambiance change.

Les Petits Comtois du 28 au 31 janvier 1915

Jusqu’à la fin de l’année 1914, la presse présente une population française unie, solidaire, généreuse avec les soldats comme avec les réfugiés. À la lecture des journaux, la société paraît aseptisée : pas ou peu de vols, de brigandages,  de crimes, de diffamations, de divisions… La guerre occupe toute la place et sa violence ajoutée à celle de l’ultra- nationalisme tétanisent la population. Le billet du 13 décembre  a montré combien cela dissimulait de divisions, de mesquineries, de bassesses et de tiraillements internes à la société.

  • Mais avec l’année 1915 et le temps qui passe, le contenu des journaux révèle de plus en plus souvent ces problèmes jusque là omis. On est alors un peu plus près des réalités.

28_01_1915 profiteurAinsi, des fournisseurs aux armées, ici un trésorier payeur, se sont déjà révélés profiteurs de guerre en étant parfois de fieffés voleurs. Le Petit comtois du 28 janvier cite l’exemple d’un percepteur, M. France Desclaux, chargé de fournitures pour l’intendance militaire  de deuxième classe et qui détournait une partie des achats pour son profit personnel. Une véritable affaire Desclaux allait agiter la presse les semaines suivantes.
Mais pour un Desclaux maladroit, combien de fournisseurs aux armées n’avaient pas besoin de détourner des marchandises pour faire de fournisseursubstantiels bénéfices et profiter simplement de leur position pour forcer un peu les prix.

À plusieurs reprises, le Petit Comtois a déjà publié l’annonce ci-contre d’un fournisseur de fourrages pour les chevaux de l’armée. Il ne s’agit pas de supputer des malversations de la part de ce M. Théodore Deprez de Saint-Vit. Peut-être était-il très honnête. Dans tous les cas, son affaire était florissante puisqu’il avait besoin de nombreux employés, acheteurs, presseurs, mécaniciens afin de répondre à la demande.
Même en pratiquant des prix justes, le marché était sûr et les besoins croissants lui garantissaient un avenir fructueux tant que durerait la guerre. Les nouveaux riches de l’après-guerre émergeaient dès les premiers mois de la guerre.

  • 30_01_1915 déserteur tricherieIl est heureux de voir plus haut, un percepteur, notable parisien, se faire prendre en flagrant délit de détournement d’argent public.

Mais ce fut plus souvent de petites gens qui payèrent pour leur malhonnêteté.

L’exemple de la famille Guyot, transcrit le 30 janvier dans le compte-rendu du dernier Conseil de guerre tenu à Besançon,  révèle une désertion et surtout le bénéfice d’une allocation imméritée. Cette fraude de petite envergure n’avait peut-être pour but que de dissimuler ce cas de désertion.

En demandant une allocation pour femme de mobilisé au bénéfice de leur fille, la femme du déserteur, ses parents avaient peut-être simplement l’intention de faire croire que leur gendre était bien sous les drapeaux. Ils allaient jusqu’au bout d’une tromperie : si l’engagement de Guyot Joseph avait été réel, sa femme eût bénéficié effectivement de cette allocation. La demander rendait crédible la mobilisation du gendre aux yeux des autorités et des voisins. Pour comprendre comment un déserteur pouvait se cacher dans un village pendant plus de deux mois sans être vu, il faut savoir que La Vieille Loye est un village clairière au cœur de la grande Forêt de Chaux, facilitant les sorties discrètes.

Le déserteur sera condamné à trois ans de travaux publics et chacun des membres de la famille à deux mois de prison.

  • 28_01_1915 tricherieLes embusqués provoquaient une quantité de plaintes.

Memorial 14-18.net a bien montré la complexité du problème dans son billet du 4 janvier. Dans le Petit Comtois du 28 janvier, on signale que l’autorité militaire est prête à sanctionner ceux qui se feraient passer pour des spécialistes utiles à la prodution de guerre pour échapper à la présence au front. Il est vrai que certains ouvriers spécialisés ont été rappelés à l’arrière car leur savoir était indispensable à la guerre économique. Mais les abus furent rares ; il était fort difficile de se faire passer pour un spécialiste et la supercherie risquait d’être payée chère. Il n’empêche que la question des embusqués créa un malaise dans tout le pays.

  • 31_01_1915  amusment interditPour terminer ce rapide panorama d’une société agitée par les effets de la guerre et grognant contre tous ceux qui profitaient d’une façon ou d’une autre, ce compte-rendu  du 31 janvier d’un jugement de correctionnel nous montre qu’il ne faisait pas bon s’amuser en temps de guerre, surtout pour une femme de mobilisé. La sanction est terrible avec déchéance des droits maternels, prison, amende et ostracisme.

La durée de la guerre et surtout la stabilisation du front qui inquiète et rassure en même temps donnent à la presse plus de volonté d’expression. Elle doit toujours tenir un discours nationaliste et agir en faveur de l’unité nationale, mais on ne cache plus les réfractaires à cette cohésion, assurément pour mieux les condamner ; on ne dissimule plus les inégalités devant la guerre en reproduisant les critiques ou les condamnations à l’égard des embusqués ou des profiteurs. Et l’on apprécie de ne pas trouver uniquement les comptes-rendus officiels sur les faits militaires ou les listes interminables de bonnes œuvres. 

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